Allemagne : « Le départ d’Angela Merkel risque de faire vaciller la fidélité à la CDU »

INTERVIEW La perte de vitesse de la CDU dans les sondages pourrait se confirmer lors de deux élections régionales ce dimanche. L’universitaire Hélène Miard-Delacroix, spécialiste de l’Allemagne, décrit l’état dans lequel se trouve le principal parti de gouvernement allemand

Propos recueillis par Rachel Garrat-Valcarcel

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Le nouveau chef de la CDU, Armin Laschet.
Le nouveau chef de la CDU, Armin Laschet. — Action Press/Shutterstock/SIPA
  • Après une première vague épidémique bien gérée, Angela Merkel et son parti, la CDU, s’étaient envolés dans les sondages. Le retour de bâton est rude après une deuxième vague catastrophique.
  • La chute dans les sondages pourrait se confirmer dans les urnes lors dans deux élections régionales test qui ont lieu ce dimanche, à six mois des élections générales.
  • La CDU connaît un retournement de situation inédit depuis 2005, pense la spécialiste Hélène Miard-Delacroix.

Dans six mois, Angela Merkel va tirer sa révérence après presque seize ans à la chancellerie allemande. Depuis 2005, elle et son parti démocrate-chrétien (CDU) sont toujours sortis renforcés des nombreuses crises traversées. Pas cette fois : après un an de pandémie de coronavirus, le parti est au plus bas dans les sondages, sous même son niveau des dernières élections générales en 2017.

Ce dimanche, des élections régionales dans le Sud-Est (Bade-Wurtemberg et Rhénanie-Palatinat), dans deux landers qu’elle ne dirige pas, devraient confirmer le recul de la CDU. Si ces élections obéissent aussi à des logiques locales, les résultats seront analysés de près à six mois des élections générales et en plein scandale de corruption. 20 Minutes fait le point sur l’état dans lequel se trouve le principal parti de gouvernement allemand avec la professeure à Sorbonne université, spécialiste de l’Allemagne, Hélène Miard-Delacroix.

Comment s’explique la baisse sévère de la CDU dans les sondages ?

Ces dernières semaines la CDU a été vraiment secouée par la révélation d’affaires de pot-de-vin complètement déshonorantes de quelques députés de ses rangs. Ils ont profité de leurs relations pour empocher des commissions lors de commandes de masques l’année dernière. C’est vraiment la pire des affaires possibles au pire des moments. Parce que ça entre en résonance avec l’impression qui domine depuis le début du mois de janvier que le gouvernement navigue à vue en pleine cacophonie dans la crise sanitaire et donne l’impression de ne pas aussi bien maîtriser les choses que lors de la première vague en 2020.

Les Allemands sont dans une phrase de dégrisement par rapport à l’illusion qu’ils avaient eu en 2020 d’être les champions du monde de la gestion de la crise sanitaire, avec une relative arrogance. Là, depuis la deuxième vague, l’Allemagne se retrouve plus touchée et plus confinée que ses voisins. Résultat, le principal parti au pouvoir, la CDU, a une image dégradée.

La CDU est au pouvoir depuis seize ans avec Angela Merkel, et des bas elle en a connu d’autres. Cette fois, est-ce plus grave ?

Il y a une sorte de retournement avec ce qui s’est passé depuis 2005. La chancelière et le parti de la chancelière, dans toutes les coalitions qu’ils ont dirigé, avaient tiré avantage de ce qui était réussi. C’était particulièrement le cas dans les grandes coalitions avec les sociaux-démocrates du SPD. Tous les progrès faits (salaire minimum, aide pour les femmes au foyer à la retraite, places de crèches, mariage pour tous…) venus de la gauche ont été mis au crédit de la CDU.

Là, on a au contraire l’impression que ça ne marche pas bien, que la machine se grippe, et c’est mis au débit de la CDU. Depuis 2005 il y a eu la crise financière, la crise grecque, la crise migratoire… Il y a eu beaucoup de remous mais à chaque fois Angela Merkel a réussi à incarner une figure de stabilité : dans les crises elle avait l’image du capitaine dans la tempête, qui garde la tête froide, rassurante, sans émotion, qui protège les Allemands… Son départ risque de faire vaciller l’attachement ou la fidélité à la CDU.

Le parti a un nouveau chef mais n’a pas encore de candidat pour les élections. Ça va se jouer entre Armin Laschet, le président de la CDU, et Markus Söder, le président du land de Bavière, de la CSU. Quels sont leurs points forts et leurs défauts ?

Le candidat n’est pas désigné car ils avaient décidé d’attendre justement les élections de ce dimanche pour voir qui pourrait avoir le plus de chances. Les deux ont un profil différent : suivant qu’on choisisse l’un ou l’autre le message envoyé aux électeurs ne sera pas le même. Markus Söder a une personnalité plus forte, plus dirigiste. Son verbe est plus marqué, il est plus polarisant. Armin Laschet est plus rhénan, plus souple, plus comme Merkel. Il est plus enrobant, cherche plus de compromis. Markus Söder, qui vient de la CSU (les chrétiens sociaux de Bavière) a un problème, c’est que les deux fois où la coalition CDU-CSU a été menée par un candidat de la CSU, elle a perdu les élections. L’équation est complexe.

La CDU a aussi beaucoup bénéficié d’une concurrence pas forcément à la hauteur d’Angela Merkel. En 2021 les candidats des autres partis représentent-ils enfin une menace sérieuse ?

Difficile à dire. Le SPD, qui est quand même l’autre grand parti allemand même s’il est complètement en perte de vitesse depuis une quinzaine d’années, est emmené par l’actuel ministre des finances, Olaf Scholz, qui n’est pas du tout charismatique. Je n’ai pas l’impression que ça soit une personnalité menaçante pour la CDU. Les Verts, qui sont en deuxième position dans les sondages, n’ont pas encore désigné leur tête de liste. Le parti a toujours eu une direction double avec un homme et une femme mais pour l’instant on ne sait pas lequel des deux sera le candidat à la chancellerie. Mais n’oublions pas que l’Allemagne est une démocratie parlementaire où domine scrutin proportionnel : même si l’incarnation compte, on ne vote pas pour une personne mais pour un parti.