Sénégal : « Quand les autorités envoient des chars d’assaut contre des manifestants, ça ressemble à la guerre », redoute Caroline Roussy

MANIFESTATIONS Face aux manifestations contre le président qui se poursuivent au Sénégal, les autorités ont déployé l'armée dans les rues de la capitale

Propos recueillis par Lucie Bras

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Des manifestants protestent contre l'arrestation d'Ousmane Sonko, le 5 mars 2021 à Dakar au Sénégal.
Des manifestants protestent contre l'arrestation d'Ousmane Sonko, le 5 mars 2021 à Dakar au Sénégal. — Sylvain Cherkaoui/AP/SIPA
  • Au Sénégal, l’arrestation de l’opposant Ousmane Sonko, le 3 mars, accusé de viol, a provoqué la semaine passée trois jours de heurts entre jeunes et forces de l’ordre, de pillages et de saccages. Cinq personnes sont décédées au cours de ces affrontements, dont un collégien.
  • A partir de ce lundi, les Sénégalais sont de nouveau appelés à descendre dans la rue pendant trois jours.
  • « Cette situation dépasse complètement Ousmane Sonko », estime la chercheuse Caroline Roussy. « La situation socio-économique est très tendue du fait de la pandémie, des tas de jeunes se retrouvent sans perspective. »

Des blindés dans les rues de Dakar. Au Sénégal, l’armée a été déployée ce lundi, en prévision d’une nouvelle journée de contestations. Au moins cinq personnes ont été tuées la semaine passée dans des manifestations contre l’arrestation d’un opposant politique, Ousmane Sonko, 46 ans.

Visé par des accusations de viol, cette personnalité au profil antisystème crie au complot ourdi par le président Macky Sall lui-même pour l’écarter de la prochaine présidentielle. Alors qu’une nouvelle décision judiciaire est attendue ce lundi, Caroline Roussy, chercheuse à l’Iris et responsable du programme Afrique/s explique à 20 Minutes comment la situation a basculé dans ce pays réputé stable.

Comment la situation s’est-elle dégradée ces derniers jours dans le pays ?

On soupçonne le président Sall de vouloir réviser la Constitution pour se présenter à un troisième mandat en 2024. Il a également créé les conditions d’une défiance à l’égard de sa justice. Ces dernières semaines, l’espace de liberté d’expression a eu tendance à se tendre : depuis quelque temps, les intellectuels s’interrogent publiquement et dénoncent un virage autocratique de Macky Sall, des vagues d’arrestations ont eu lieu dans l’opposition, dont Ousmane Sonko mercredi dernier…

Des doutes s’instillent vis-à-vis de la liberté d’expression. De plus, ces derniers mois, la situation socio-économique s’est fortement dégradée dans un contexte de Covid-19. Et, comme on le voit aujourd’hui, quand les autorités font descendre des chars d’assaut contre des gens qui se battent avec des pierres, ça ressemble à la guerre.

Qui est Ousmane Sonko ? Pourquoi son arrestation a-t-elle provoqué une telle colère ?

C’est un homme politique anti système, anti-France, anti-franc CFA, qui se présente comme un homme à la probité irréprochable. Il s’est présenté assez jeune à la deuxième élection présidentielle contre Macky Sall en 2019, et est arrivé troisième avec 15 % des voix. Il est très suivi par les jeunes, mais pas seulement.

Il faut également rappeler, en cette journée des droits des femmes, qu’Ousmane Sonko est accusé de viol et de menaces de mort par une jeune masseuse de 20 ans. Cette plainte est quasiment passée sous silence pour mieux dénoncer la situation de martyr de Sonko, considéré comme un homme totalement probe.

Je pense que cette situation dépasse complètement sa personne. C’est un ras-le-bol général de la population qui s’exprime. La situation socio-économique est très tendue du fait de la pandémie, des tas de jeunes se retrouvent sans perspective. Mais derrière ce ras-le-bol, il y a un profond attachement à la démocratie et à la liberté, qui est dans l’ADN du pays.

La France est-elle particulièrement visée par les émeutiers ?

Des magasins Auchan ont été pillés, des locaux Eiffage ont été dégradés. Il y a un message adressé à la France dans ces manifestations : Ousmane Sonko est un politique anti-France, qui considère que le président Macky Sall est le valet de la France. Toutefois, il y a une ambivalence dans les relations entre les deux pays car, à partir du moment où Macky Sall a annoncé qu’il limiterait Internet, certains ont appelé sur les réseaux sociaux Mediapart ou Le Monde pour qu’ils relaient ce qu’il se passe dans le pays.

De nombreux acteurs appellent le président à prendre la parole et à s’adresser au peuple. Quelle est la réaction des autorités pour l’instant ?

Pour l’instant, seul le ministre de l’Intérieur Antoine Félix Abdoulaye Diome s’est exprimé dans des termes qui n’incitent pas à l’apaisement, en traitant les manifestants de bandits, de criminels voire de terroristes. On doit savoir ce lundi si Ousmane Sonko va être relâché ou maintenu en détention. C'est une situation très fragile. Les religieux de tous bords essaient de calmer la situation et de maintenir le dialogue mais le fait qu’il y ait eu des morts n’augure rien de bon.