Visite du pape en Irak : Pourquoi la rencontre entre François et l'ayatollah Sistani est-elle historique ?

IRAK Pour la première fois, le Vatican et le chiisme se sont officiellement rencontrés ce samedi en Irak

Jean-Loup Delmas

— 

La rencontre entre le pape François et le grand ayatollah chiite Ali Sistani
La rencontre entre le pape François et le grand ayatollah chiite Ali Sistani — Vatican Media/AP/SIPA
  • Ce samedi, au deuxième jour de son voyage en Irak et le premier de l’histoire pour un pape, François, chef des 1,3 milliard de catholiques du monde, s’est entretenu pendant près d’une heure avec le grand ayatollah Ali Sistani, référence religieuse de la plupart des 200 millions de chiites d’Irak et d’ailleurs.
  • A l’issue de ce huis-clos, l’une des rencontres religieuses les plus importantes de l’histoire, le grand ayatollah Sistani a dit au pape être engagé pour garantir la « paix », la « sécurité » et « tous les droits constitutionnels » aux chrétiens d’Irak.
  • Pourquoi cette rencontre est-elle qualifiée d'historique et quel impact aura-t-elle ? Elements de réponse avec l’historien des religions, Odon Vallet.

Ce fut une rencontre très privée, sans que les médias ne soient autorisés et sans retransmission télé. La seule photo qui en témoigne est, elle, déjà considérée comme historique. Ce samedi, au deuxième jour de son voyage en Irak et le premier de l’histoire pour un pape, François a rencontré le grand ayatollah Ali Sistani, dans la ville sainte chiite de Nadjaf. La rencontre qui a duré de quarante-cinq minutes qui fera sans aucun doute date dans l’histoire des religions. Pourquoi ? 20 Minutes revient sur ce moment-clé entre le Vatican et le chiisme avec l’historien des religions Odon Vallet.

Pourquoi la rencontre entre le pape François et le grand ayatollah Ali Sistani a-t-elle eu lieu ?

Contrairement au courant iranien, qui souhaite une mise en avant du religieux au sein du politique, le grand ayatollah Ali Sistani souhaite que la religion ne joue qu’un rôle de conseil dans l’autorité politique, et non de leadership. La rencontre avec le pape devenait donc très utile pour renforcer cette position. « Cela envoie un message fort aux chrétiens d’Irak, mais également aux sunnites et à toutes les communautés non-chiites. Le leader religieux du pays les prend en considération, il n’est pas tourné que vers les chiites », atteste Odon Vallet. Cette rencontre est également une façon pour Ali Sistani de soigner son image, poursuit l’historien : « L’ayatollah Sistani a lancé des fatwas très dures et violentes, notamment en 2006. Elle appelait à tuer toutes les personnes homosexuelles de la pire manière qui soit. Depuis, il a mis de l’eau dans son vin et rencontrer le pape lui permet d’adoucir son image. »

Et quel en serait le bénéfice pour le pape François ?

Pour le pape François, l’intérêt de cette rencontre est plus flou. Si rencontrer le pape entraîne forcément un gain de popularité pour l’ayatollah Sistani, la réciproque n’est pas nécessairement vraie. « Au vu des positions très dures de l’ayatollah, cette rencontre risque d’être très mal vue pour de nombreux catholiques conservateurs », s’inquiète Odon Vallet. Et de poursuivre : « C’est le rôle du pape depuis Jean-Paul II d’aller sur des terrains difficiles et d’essayer d’apaiser les choses. En venant en Irak, le pape peut prendre la défense des chrétiens persécutés du pays, mais également plaider pour le dialogue religieux, qu’il soit entre chrétiens et musulmans qu’au sein de la communauté musulmane. »

En ce sens, une prière avec différents dignitaires musulmans chiites, sunnites, yazidis et sabéens est prévue dans la ville d’Ur à la fin du voyage du souverain pontif. Enfin dernier point, « le pape se sait vieux et a des problèmes de santé. Il est tout à fait possible qu’il ait voulu lancer un premier dialogue avec les chiites tant qu’il le pouvait », imagine Odon Vallet.

Pourquoi cette rencontre est considérée comme historique ?

Le grand ayatollah Ali Sistani est du courant chiite, l’un des deux grands courants du monde musulman avec le sunnisme. Or, « jusque-là, le dialogue interreligieux initié par le pape Jean-Paul II avec les rencontres d’Assise et poursuivi par les papes suivants se concentrait principalement, au sein de la communauté musulmane, sur les sunnites », renseigne l’historien des religions Odon Vallet, laissant de côté les chiites. Une préférence presque « logique » tant les chiites sont minoritaires au sein de la communauté musulmane, ne représentant que 200 millions des 1,8 milliard de musulmans dans le monde. Mais l’Irak fait figure d’exception, puisqu’elle est à majorité chiite [une quasi-exception dans les pays musulmans avec notamment l’Iran, le Bahreïn et l’Azerbaïdjan]. Il s’agit ici de la première visite d’un pape en Irak et, donc, de la première rencontre officielle entre le Vatican et le chiisme. Le grand ayatollah Sistani est en effet l’une des deux références religieuses des chiites d’Irak et d’ailleurs, avec le Guide suprême iranien, le grand ayatollah Ali Khamenei

Cette rencontre peut-elle avoir un réel impact une fois le pape reparti au Vatican ?

Difficile de le savoir. Certes, à la fin de l’entretien, l’ayatollah a déclaré qu’il veillerait à ce que les chrétiens irakiens – 1 % de la population du pays – aient tous les droits d’un citoyen du pays et « vivent en paix ». Mais ses paroles survivront-elles au départ du pape ? « On peut penser le pape naïf de croire que rencontrer un dirigeant chiite suffira à apaiser les tensions, mais il est dans son rôle d’essayer », tempère Odon Vallet. Et si l’historien se questionne encore sur le réel impact des paroles du pape sur les Irakiens, la présence du leader des chrétiens aura au moins mis un coup de projecteurs sur le sort des chrétiens d’Irak et les nombreuses problématiques du pays (attentats, persécutions religieuses, instabilité politique depuis la chute du régime de Saddam Hussein). L’historien conclut : « Ce qui est certain, c’est que le pape aura plus d’impact pour l’Irak en étant sur le terrain qu’en faisant un discours depuis le Vatican. Après, cela reste un voyage à la symbolique très forte, mais qui sera bien insuffisant pour apaiser les tensions du pays ou entre les communautés. »