Guerre d’Algérie : Qui était l’avocat et militant pour l’indépendance Ali Boumendjel ?

MEMOIRE Après des années de déni, Emmanuel Macron a reconnu que l’avocat Ali Boumendjel avait été torturé et assassiné par l’armée française

Jean-Loup Delmas

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Photo hommage à Ali Boumendjel, avocat algérien assassiné par l'armée française
Photo hommage à Ali Boumendjel, avocat algérien assassiné par l'armée française — Eric Feferberg / AFP
  • Ce mardi, Emmanuel Macron a reconnu que l’armée française avait assassiné Ali Boumendjel lors de la guerre d’Algérie.
  • Un meurtre que la France a fait passer pendant des années pour un suicide de la part du militant nationaliste.
  • Cet aveu peut-il changer quelque chose dans les relations franco-algériennes ?

Ce mardi, le président de la République Emmanuel Macron a reconnu qu’ Ali Boumendjel, avocat et dirigeant nationaliste algérien, a bel et bien été « torturé et assassiné » par l’armée française pendant la guerre d’Algérie en 1957. Un assassinat à l’époque maquillé en suicide, et que la France n’avait jamais admis jusque-là. « Au cœur de la bataille d’Alger, Ali Boumendjel fut arrêté par l’armée française, placé au secret, torturé, puis assassiné le 23 mars 1957 », a détaillé l’Elysée dans un communiqué.

Cette reconnaissance « au nom de la France » fait partie des gestes d’apaisement recommandés par l’historien Benjamin Stora dans son rapport sur la colonisation et la guerre d’Algérie remis le 20 janvier à l’Elysée. 20 Minutes fait le point sur cet acte symbolique.

Qui était Ali Boumendjel ?

Ali Boumendjel était un avocat algérien, né à Relizane (nord-ouest du pays) en 1919. Il décroche une bourse durant ses études lui permettant d’entrer au collège Duveyrie de Blida, où il rencontre de nombreux militants du mouvement nationaliste algérien. Il fait ensuite des études de droit comme son grand frère, un proche de Ferhat Abbas, également militant nationaliste, entre autre fondateur de l’Union populaire algérienne (UPA), et de l’Union démocratique du manifeste algérien (UDMA), mais surtout premier chef d’Etat de la future Algérie indépendante.

« Avec Ferhat Abbas et autres militants du collège Duveyrie, Ali Boumendjel faisait partie de personnes reconnues dans la société algérienne de par leurs études et leurs fonctions, qui s’étaient ralliées au mouvement pour l’indépendance algérienne mais avec une approche moins militaire et beaucoup plus pacifique », renseigne Gilles Manceron, historien, spécialiste de la colonisation et de la guerre d’Algérie.

En 1946, à la création de l’UDMA par Ferhat Abbas, Ali Boumendjel en devient membre. Il devient en 1954 l’avocat des nationalistes algériens et intègre en 1955 le Front de libération nationale (FLN). Ali Boumendjel est arrêté le 9 février 1957 et assassiné le 23 mars après avoir été torturé. Paul Aussaresses, responsable des services de renseignement français à Alger de l’époque, avouera dans ses mémoires parues en 2001 le meurtre, alors que celui-ci avait été déguisé en suicide. Pour cela, Ali Boumendjel avait été jeté du sixième étage d’un immeuble, pour faire croire à une défenestration volontaire.

Quelle mémoire l’Algérie garde-t-elle d’Ali Boumendjel ?

Pratiquement inconnu en France, le souvenir d’Ali Boumendjel est plus vivace en Algérie. « Il garde une place particulière car il est représentatif d’un courant plus modéré, démocratique et pacifique qui n’a finalement pas pu aboutir après l’indépendance », appuie Gilles Manceron. Des revendications que porte aujourd’hui le Hirak, mouvement de contestation envers le pouvoir en place et réunissant des centaines de milliers d’Algériens dans les rues. « Il y a eu une volonté de redécouvrir les possibles de l’Algérie, et des personnalités comme Ali Boumendjel sont nécessairement dans toutes les mémoires dans de tels moments de revendications démocratiques », estime l’historien. Au final, dans le cœur des Algériens, Ali Boumendjel a surtout « la place d’un regret et d’une occasion manquée, avec ce qui s’est passé à la suite de l’indépendance comme la militarisation et la privatisation du pouvoir », indique-t-il.

Cette reconnaissance de l’assassinat peut-elle apaiser certaines tensions entre la France et l’Algérie ?

Emmanuel Macron a indiqué que la reconnaissance de ce meurtre « n’est pas un acte isolé » et qu'« aucun crime, aucune atrocité commise par quiconque pendant la guerre d’Algérie ne peut être excusé ni occulté ».

« Nous ne privilégierons pas de bonnes relations au détriment de l’histoire et de la mémoire, mais les problèmes se règlent avec intelligence et dans le calme, et non avec des slogans », a affirmé ce lundi soir le président algérien Abdelmadjid Tebboune.

Pour Gilles Manceron, cet acte va dans le bon sens, même « s’il arrive bien tard et qu’il ne sera pas suffisant à lui seul. » Et si reconnaissance du meurtre il y a, l’historien note qu’Emmanuel Macron ne présente pas « d’excuses officielles à ce sujet ». Un point très critiqué de l’ensemble du rapport de Benjamin Stora, qui recommande ni excuses ni repentance, insuffisant selon son auteur préférant une approche par petits pas symboliques. Le porte-parole du gouvernement algérien Ammar Belhimer, avait décrit un rapport « en deçà des attentes » d’Alger, plaçant « sur un pied d’égalité la victime et le bourreau ».

Reste que pour Gilles Manceron, au-delà de tenter de réconcilier France et Algérie, cette décision d’Emmanuel macron présente également « un intérêt interne pour la France, celle de petit à petit reconnaître ce passé et connaître mieux sa propre histoire ». Comme le note le communiqué de l’Elysée, il est temps de « regarder l’histoire en face ».