Frappes américaines en Syrie : « L’administration Biden veut négocier en position de force sur le nucléaire iranien »

INTERVIEW Expert au Middle East Institute et ancien conseiller du Pentagone, Bilal Saab décrypte la décision du président américain de frapper des milices pro-iraniennes en Syrie

Propos recueillis par Philippe Berry

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Joe Biden au Pentagone avec Kamala Harris et le secrétaire à la Défense Lloyd Austin le 10 février 2021.
Joe Biden au Pentagone avec Kamala Harris et le secrétaire à la Défense Lloyd Austin le 10 février 2021. — POOL / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / Getty Images via AFP

C’est la première action militaire majeure de l’administration Biden. Jeudi, les Etats-Unis ont frappé des positions de milices pro-iraniennes dans le nord-est de la Syrie, tuant une vingtaine de combattants. Selon Washington, il s’agit d’une réponse « proportionnée » après plusieurs attaques contre des intérêts de la coalition occidentale en Irak. Mais selon Bilal Saab, directeur du programme Défense et sécurité au Middle East Institute, et ancien conseiller du Pentagone sur la coopération au Moyen-Orient dans l’administration Trump, ces frappes sont à analyser dans le cadre géopolitique des négociations sur le nucléaire iranien.

Bilal Saab, du Middle East Institute.

Pourquoi l’administration Biden a-t-elle décidé de frapper ces milices pro-iraniennes en Syrie ?

Washington veut empêcher Téhéran de faire monter la pression dans la région et renforcer sa main pour négocier en position de force sur le nucléaire iranien. Après l’attaque d’Erbil [du 15 février contre une base de la coalition dans laquelle deux personnes ont été tuées dont un entrepreneur civil étranger], l’administration Biden estime que c’était une réponse nécessaire, avec un message clair : on ne tolérera pas ça. Elle a voulu tuer dans l’œuf toute tentative de déstabilisation de Téhéran.

N’y a-t-il pas un risque d’escalade ?

Il y a toujours un danger avec l’usage de la force qui peut avoir des conséquences imprévisibles. Mais l’administration Biden a vu cela comme un risque calculé d’escalade en vue d’une désescalade future avec les négociations pour relancer l’accord international sur le nucléaire iranien.

Cela semble être dans l’intérêt mutuel des Etats-Unis et de l’Iran de parvenir à un accord sur le nucléaire. Pourquoi est-ce si difficile et avec tant de provocations ?

C’est la base de la géopolitique : un jeu du chat et de la souris où chacun tente de renforcer sa position avant de s’asseoir à la table des négociations. Paradoxalement, c’est plus simple pour l’Iran. Les Etats-Unis doivent concilier de nombreux intérêts et alliés, arabes et israéliens notamment. C’est un challenge difficile. Obama a souvent pris des décisions sans consulter les partenaires arabes.

Pourquoi une action si tôt, après seulement cinq semaines au pouvoir ?

Avec ces frappes, Joe Biden veut montrer qu’il se démarque d’Obama, qui était beaucoup plus patient et passif face à l’hostilité des Iraniens pour étendre leur influence dans la région. Mais contrairement à l’administration Trump, qui avait frappé en Irak pour éliminer Soleimani, l’administration Biden tente de respecter la souveraineté irakienne. Ces frappes en Syrie ont un coût diplomatique moins élevé.