Algérie : Quel avenir pour le Hirak, deux ans après le début du mouvement ?

MANIFESTATION Ce lundi, des milliers d’Algériens ont investi les rues à nouveau, ressuscitant le mouvement du Hirak

Jean-Loup Delmas

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Deux ans après son commencement, le mouvement du Hirak a repris
Deux ans après son commencement, le mouvement du Hirak a repris — Toufik Doudou/AP/SIPA
  • 22 février 2019, 22 février 2021. Le mouvement de manifestation du Hirak a fêté ces deux ans d’existence dans la rue ce lundi.
  • Le mouvement, qui a déjà obtenu la démission d’Abdelaziz Bouteflika, veut continuer à chasser l’ancienne classe dirigeante du pouvoir.
  • Mais l’avenir appartient-il vraiment à ce mouvement ?

Les manifestations en Algérie du mouvement du Hirak avaient poussé le président Abdelaziz Bouteflika – au pouvoir depuis deux décennies – à la démission le 2 avril 2019. Ce lundi, deux ans après jour pour jour après le début du mouvement, le 22 février 2019, des milliers d’Algériens réinvestissaient les rues, dans le centre d’Alger et dans le reste du pays. Le cortège le plus important dans la capitale depuis la suspension des marches du Hirak le 13 mars 2020 à cause de la pandémie de coronavirus.

Mais les manifestants se sont montrés très clairs, cette marche n’était pas qu’une simple commémoration de date. L’un des slogans les plus entonnés était même : « Nous ne sommes pas venus pour l’anniversaire [du Hirak], nous sommes venus pour que vous partiez ». De quoi dissiper tout doute : qu’importe le passé, il est ici question d’avenir.

Course contre le temps

Pour Saad Khiari, chercheur associé à l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS) et spécialiste de l’Algérie, il n’y avait aucun doute que le mouvement reviendrait « compte tenu de la situation politique en Algérie et notamment la dégradation de l’économie, l’absence de visibilité et les atteintes à la liberté d’expression, et surtout les promesses non tenues par le pouvoir au lendemain de l’élection présidentielle ». Si le président Abdelaziz Bouteflika a bien et bien démissionné, les manifestants réclament la fin de tous les dirigeants de l’ancien pouvoir – dont beaucoup composent le gouvernement actuel –, moins de corruption et un profond changement du système politique en place vers plus de démocratie.

Peuvent-ils y parvenir ? Khadija Mohsen-Finan, chercheuse associée à l’IRIS et spécialiste du Maghreb voit à court terme une coexistence entre le pouvoir et le mouvement, chacun étant trop fort pour faire céder l’autre. Face à un mouvement qu’il ne peut détruire directement, le gouvernement va jouer la montre, prédit la chercheuse, ce qu’il a déjà fait ces deux premières années espérant qu’à force les manifestants se dispersent d’eux-mêmes ou se divisent entre eux.

Une stratégie favorisée par le manque de clarté ou de direction générale du Hirak, comme le rappelle Saad Khiari : « Il s’agit d’un mouvement spontané, sans idéologie particulière et sans leader historique attitré. » De quoi espérer une déception du peuple. « Le pouvoir en place essaie toujours de jouer le pourrissement, par divers moyens, de sorte que l’opinion publique déçue par l’absence de résultats escomptés, finisse par attribuer l’échec du mouvement aux divisions internes ou à l’absence de maturité politique de ses dirigeants. »

Un gouvernement affaibli

Une stratégie pas nécessairement des plus efficaces, mais le gouvernement manque de carte dans son jeu. Khadija Mohsen-Finan : « L’Etat ne peut plus jouer sur le combat de l’indépendance, ni sur l’achat d’un clientélisme en raison de la chute du prix de pétrole, et l’Algérie a perdu de son poids régional et international. » En l’espèce, le gouvernement ne semble pas pouvoir répondre aux attentes démocratiques ou aux demandes économiques du peuple, appuie l’experte.

Mais la classe au pouvoir ne sera pas pour autant si simple que ça à déloger. L’experte dresse l’état des lieux. « Elle est là depuis longtemps, l’armée y est favorable, et une partie du peuple craint plus les manifestations et un changement incertain que le statu quo. »

Une possibilité de renouveau quand même ?

Alors, le Hirak peut-il y arriver ? Pour Saad Khiari, cela ne fait pas de doute : « Le Hirak peut atteindre ces objectifs, s’il ne cède pas aux inévitables entreprises de séduction et de divisions que le pouvoir actuel tentera de mettre en place inévitablement. » Khadija Mohsen-Finan plaide, elle, pour une meilleure organisation et à la mise en place d’un réel projet alternatif à celui du gouvernement, « qui puisse répondre aux attentes de la population. Si le Hirak arrive à présenter une réelle organisation et un projet meilleur que celui du gouvernement, alors il l’emportera. »

Bien sûr, une telle mutation demandera du temps, mais les deux experts sont convaincus qu’aux manifestations succéderont bientôt d’autres modes d’expressions et de luttes pacifiques. « Je pense qu’un mouvement d’une telle spontanéité, qui arrive à mobiliser de manière pacifique l’ensemble du pays autour de revendications légitimes est condamné à réussir et à perdurer », s’enthousiasme Saad Khiari. Et le temps, loin d’être la solution de secours du gouvernement, pourrait même tourner en la faveur d’un Hirak qui arriverait progressivement à maturité.