Coronavirus : Pourquoi la vaccination de l’Afrique est-elle nécessaire pour les pays riches ?

PANDEMIE Au 31 janvier, sur les 70 millions de personnes vaccinées contre le Covid-19 dans le monde, moins de 20.000 étaient Africaines

Jean-Loup Delmas

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File d'attente en Afrique du Sud pour se faire vacciner, illustration
File d'attente en Afrique du Sud pour se faire vacciner, illustration — Shiraaz Mohamed/AP/SIPA
  • Depuis l’arrivée des vaccins contre le coronavirus, le monde se divise sommairement en deux parties : les pays riches, qui vaccinent en masse, et les pays pauvres, qui ne réussissent pas à se procurer les précieuses doses.
  • Mais les pays riches s’agitent de plus en plus afin de faciliter l’accès à la vaccination pour les pays pauvres.
  • Une main tendue loin d’être désintéressée.

Les choses s’accélèrent au sujet de l’aide à la vaccination contre le coronavirus en Afrique. Ce vendredi, l’Union Européenne a annoncé qu’elle allait doubler sa contribution au dispositif Covax. Ce dispositif vise à fournir cette année des vaccins anti-Covid à 20 % de la population de près de 200 pays et territoires, mais il comporte surtout un mécanisme de financement qui permet à 92 pays pauvres d’avoir accès aux précieuses doses, jusque-là inaccessibles pour eux. Suivant le même principe, Emmanuel Macron a proposé ce jeudi que les pays riches transfèrent 3 à 5 % de leurs doses de vaccins à l’Afrique afin d’y accélérer la vaccination. Le continent, plus touché par la seconde vague que la première, souffre d’un conséquent retard. Le 31 janvier, le secrétaire général de l’ONU Antonio Guterres indiquait sur Twitter que sur les 70 millions de personnes vaccinées contre le Covid-19 dans le monde, moins de 20.000 étaient Africaines, soit 0,028 % des vaccinés pour 17 % de la population mondiale.

Les intentions européennes n’ont rien de philanthropiques. La vaccination de l’Afrique – et de l’ensemble du monde – est « une absolue nécessité pour les pays riches et pour leur propre protection », tranche le docteur Jérôme Marty, président du Syndicat Union Française pour une médecine libre. Il détaille : « Le principe d’une pandémie, c’est qu’elle est mondiale. Pour l’endiguer totalement, il faut que le monde entier se vaccine, pas juste les pays riches. Sinon, le coronavirus finira par revenir sur leur territoire », simple principe de la mondialisation et de ses mouvements de population.

Des risques pour les pays riches

Et il serait faux de penser qu’il n’y aurait rien à craindre d’un retour du coronavirus au sein de pays majoritairement vaccinés. Hélène Rossinot, docteure spécialiste en santé publique, voit deux risques majeurs. Premièrement, la durée d’immunité offerte par le vaccin n’est pas encore connue à ce jour. Rien ne dit que dans quelques années, les personnes vaccinées seront encore immunisées contre le virus. Deuxièmement, « plus le virus circule, plus il a des risques de muter, or certains variants pourraient rendre les vaccins moins efficaces ».

Si le variant britannique ne semble pas présenter ce risque à ce jour, une étude publiée dans « New England Journal of Medicine » et regroupant des scientifiques de Pfizer, de son partenaire allemand BioNTech et de l’Université du Texas (UTMB), suggère que le variant sud-africain pourrait réduire la protection du vaccin Pfizer. Or, « avec une circulation plus massive et plus longue en Afrique, d’autres variants pourraient apparaître et avoir la même résistance », s’inquiète la spécialiste.

Un nationalisme vaccinal potentiellement mortel

Pour Jérôme Marty, qui partage ces deux craintes, c’est la preuve que la vaccination « doit être coordonnée et se dérouler en même temps dans tous les pays du monde, avant que le virus ne s’adapte ». Or, pour le moment, on en est loin. 65 % des doses sont administrées dans les pays à revenu élevé, selon les chiffres de la Banque mondiale, dont 45 % des injections réalisées dans les pays du G7, qui n’hébergent pourtant que 10 % de la population mondiale, tandis que plus de cent pays dans le monde n’avaient toujours pas débuté la moindre campagne de vaccination au début du mois. Le médecin regrette que les pays riches se soient arrogé la majeure partie des vaccins, bloquant l’accès aux pays pauvres à cause d’une surenchère tant de prix que de doses. « Actuellement, le monde est coupé en deux, entre les pays riches et les pays pauvres, et ni les uns ni les autres n’ont intérêt à cette vaccination à deux vitesses », déplore Jérôme Marty.

L’Organisation mondiale de la Santé ne cesse également de plaider pour une vaccination mondialisée. Dès octobre, son directeur Tedros Adhanom Ghebreyesus prévenait : « La meilleure façon d’utiliser le vaccin est de vacciner certaines personnes dans tous les pays plutôt que toutes les personnes dans certains pays. Le nationalisme vaccinal prolongera la pandémie, il ne la raccourcira pas. »

Et l’humanisme dans tout ça ?

Voilà pour l’intérêt des pays riches. Sans parler des questions de devoir moral, comme l’évoque Jérôme Marty : « En théorie, on pourrait fermer les frontières hermétiquement pour toujours, se replier définitivement sur nous-même, et mettre un voile et regarder pudiquement ailleurs. Mais cela voudrait dire laisser une partie de l’humanité mourir sans rien faire alors qu’on peut les aider. » Pour le moment, même avec le dispositif Covax et un autre dispositif mise en place par l’Union Africaine, seul 30 % de la population du continent devrait être vaccinée d’ici la fin de l’année. Loin, très loin, d’être suffisant pour donner une immunité collective – le seuil étant entre 60 et 70 % de vaccination, et encore, les variants vont peut-être l’augmenter.

Hélène Rossinot en arrive à la conclusion : « C’est une question de solidarité et de justice de pouvoir, en tant que pays riche, de soutenir les pays plus pauvres dans leur lutte contre le Covid. Cette pandémie nous a pris beaucoup de choses, qu’elle ne nous prenne pas en plus notre humanité. »