Le Japon va-t-il tourner la page du sexisme avec la démission de Yoshiro Mori ?

JEUX OLYMPIQUES Yoshiro Mori, président du comité d’organisation des Jeux olympiques de Tokyo, a démissionné après avoir tenu des propos sexistes

Jean-Loup Delmas

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Yoshiro Mori, désormais  ex président du comité d'organisation des JO de Tokyo
Yoshiro Mori, désormais ex président du comité d'organisation des JO de Tokyo — Pool for Yomiuri/AP/SIPA
  • Yohsiro Mori, l’ex-président du comité d’organisation des Jeux olympiques de Tokyo, avait décrit les femmes comme trop volubiles et pas assez concises dans les conversations.
  • Des propos qui ont suscité une vive réaction populaire et des critiques tant au Japon qu’à l’international, au point de pousser l’ancien Premier ministre à démissionner.
  • Le frémissement de révolution féministe au Japon ?

Il y a dix ans, Yoshiro Mori aurait-il quitté son poste ? C’est la question que pose sa démission du poste de président du comité d’organisation des Jeux olympiques de Tokyo. Un retrait qui intervient après le tollé provoqué par ses déclarations sur les femmes « trop bavardes » et dont les interventions « interminables » ralentiraient les réunions des instances sportives. Pourtant celui qui fut Premier ministre du Japon n’en est pas à sa première déclaration sexiste ; ce qui ne l’a jamais empêché d’enchaîner les postes de pouvoir sans sourciller.

Car loin d’être un dérapage inhabituel, cette saillie n’est que la dernière d’une longue suite de propos et discours sexiste de la part de l’ensemble de la classe dirigeante japonaise. Un pays qui, en termes d’égalité des genres, est loin d’avoir la modernité dont il peut se targuer dans d’autres domaines. D’après le Forum économique mondial, l’archipel nippon se classe ainsi 121e sur 153 pays en termes d’ égalité hommes-femmes en 2020, derrière notamment le Bangladesh ou les Emirats arabes unis.

Gérontocratie et sexisme au pouvoir

Comment un tel retard a pu être pris ? Valérie Niquet, responsable du pôle Asie à la Fondation pour la recherche stratégique (FRS), explique : « Le Japon a conservé un mode de fonctionnement très traditionnel, tant dans le monde professionnel qu’intra-familial. Les fonctions masculine et féminine sont très séparées, avec l’idée que ce sont les hommes qui travaillent, et les femmes qui restent au foyer. Cette pensée traditionnelle s’est poursuivie bien plus longtemps que dans d’autres sociétés modernes, si bien que c’est quelque chose d’encore assez profondément ancré dans la psyché japonaise. » Ainsi, toujours selon le Forum économique mondial, 70 % des Japonaises cessent de travailler quand elles deviennent mères.

Ce comportement serait encore plus accentué dans la vieille classe politique japonaise. Valérie Niquet toujours : « Au Japon, il y a une certaine gérontocratie, pour être à un poste de pouvoir, il faut nécessairement être âgé, ce qui fait que les dirigeants politiques sont très vieux et très traditionnels, voire rétrogrades, surtout par rapport à la jeunesse japonaise plus avancée sur les questions de féminisme et d’égalité. » Hélène Lancelot, présidente de l’association Métiers de femmes, abonde : « Il est difficile de voir une révolution féministe dans la classe politique japonaise. Et au Japon, impossible d’atteindre des postes de pouvoir avant d’avoir minimum 50 ans, de fait, il va falloir patienter avant d’espérer du changement ». Elle rappelle d’ailleurs qu’aussi positif est le signal de sa démission, Yoshiro Mori avait bel et bien été élu, à 84 ans et après plusieurs casseroles sexistes, dans un comité d’organisation rempli d’hommes âgés. Pas vraiment le signal d’une révolution.

Le poids de l’international plus que celui des femmes

Oui, mais cette démission alors ? Pour les deux expertes, il faut surtout y voir une pression internationale. Hélène Lancelot le rappelle d’ailleurs un peu amère : l’exécutif japonais s’était amplement contenté des excuses de Yoshiro Mori et n’avait nullement demandé plus. Ce qui a fait la différence est plus l’indignation de l’étranger et de Toyota. Valérie Niquet : « La puissance du Japon provient de plus en plus de son soft power. Il n’est pas une puissance militaire et son poids économique risque de fléchir lors des prochaines décennies. Par conséquent, le pays ne peut pas avoir une mauvaise image à l’étranger. »

Certes, les propos de Mori ont entraîné des manifestations dans la rue et un tollé sur les réseaux sociaux japonais, « un évènement qui n’aurait pas eu lieu il y a dix ans », note Hélène Lancelot. Mais selon elle, ce n’est pas cela qui a entraîné la démission de Yoshiro Mori, qui serait resté en place si les conséquences économiques ne l’avaient pas forcé à partir. Toyota notamment est l’un des fers de lance de l’économie japonaise, et directement impliqué dans cette affaire puisque sponsor principal des Jeux olympiques de Tokyo. Le PDG de la marque avait d’ailleurs vivement critiqué les propos de Yoshiro Mori. « Une prise de parole qui a eu plus d’importance que toutes les manifestations féminines », conclut Hélène Lancelot.

La révolution aura lieu

Est-ce donc un simili de révolution ? Pas nécessairement, note la présidente de Métiers des femmes. Pour elle, tout dépend maintenant de qui remplacera Yoshiro Mori à son poste : « S’il s’agit d’une personne bien plus jeune, et même d’une femme, on pourra parler d’une avancée. S’il est remplacé par un autre homme âgé, on restera dans une sorte de statu quo ». Et la deuxième option est (très) loin d’être exclu.

Mais hors de cette classe politique, la jeunesse japonaise s’ouvre au monde et aux questions sociétales et d’égalités entre les sexes. Valérie Niquet constate : « Il y a de plus en plus une dichotomie entre la classe politique vieille et la jeunesse portée par ces combats. » Et cette jeunesse finira bien par arriver au pouvoir, entraînant probablement à ce moment-là une réelle révolution féministe. Mais gérontocratie japonaise oblige, cela arrivera dans une trentaine ou quarantaine d’années. Lorsque les propos sexistes de Yoshiro Mori ne seront plus qu’un lointain et mauvais souvenir.