Birmanie : Face aux manifestations, « la junte militaire va être obligée de trouver un compromis »

INTERVIEW Selon Sophie Boisseau du Rocher, spécialiste de la Birmanie à l’Ifri, la junte militaire est déjà en train d’essayer de trouver un compromis de sortie de crise

Propos recueillis par Rachel Garrat-Valcarcel

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Depuis des jours, les manifestations s'enchainent en Birmanie contre le putsch militaire.
Depuis des jours, les manifestations s'enchainent en Birmanie contre le putsch militaire. — AP/SIPA
  • Le 1er février, la junte militaire birmane a renversé le jeune pouvoir démocratique, en arrêtant notamment Aung San Suu Kyi, symbole de l’opposition à la dictature pendant des décennies.
  • Depuis, la société birmane se mobilise et manifeste massivement, dans les rues des grandes villes du pays.
  • Sophie Boisseau du Rocher, spécialiste de la Birmanie à l’Ifri, estime que cela peut avoir une influence sur la junte, qui cherche déjà une sortie de crise.

Tout ne se passe pas comme prévu pour les militaires putschistes en Birmanie. Malgré la peur de représailles, depuis six jours, des dizaines de milliers de Birmans et de Birmanes descendent dans la rue pour dire non au coup d’Etat provoqué par l’armée, le 1er février. Ce jour-là, la junte militaire a mis fin à la fragile transition démocratique engagée depuis une dizaine d’années et surtout depuis 2015 et l’accession au pouvoir de leur opposante de toujours :  Aung San Suu Kyi.

Un pouvoir tout relatif, puisque l’armée avait conservé une large influence. Depuis, la rue réclame son retour. Les manifestants peuvent-ils gagner contre les militaires ? 20 Minutes a posé la question à la spécialiste de la Birmanie à l’Ifri, Sophie Boisseau du Rocher.

Ces manifestations de grande ampleur sont-elles une surprise ?

Absolument pas ! Des manifestations massives avaient déjà eu lieu en Birmanie, en 1988, en 2007 et à nouveau aujourd’hui. C’est tout à fait normal, alors que la Ligue nationale pour la démocratie (LND), le parti d’Aung San Suu Kyi, qui a remporté 82 % des suffrages aux dernières élections, est privé de son succès.

Cette mobilisation peut-elle avoir un effet sur la junte militaire au pouvoir ?

Je crois que la junte n’avait pas prévu cette mobilisation. Du point de vue de son ampleur, d’abord. Elle n’avait pas non plus vu venir les nouvelles formes d’action politique qu’elle révèle. On le voit avec l’engagement des jeunes, qui ne veulent plus de la dictature et qui le disent clairement. Ils le disent avec humour, avec une certaine distance, certes, mais sont très clairs sur le fond du message. Quoi qu’il en soit, la junte sera obligée de trouver un compromis. On voit déjà les germes de ce compromis se mettre en place. Ce jeudi matin, je lisais que le général Min a envoyé une lettre à son homologue thaïlandais pour lui demander de trouver une sortie de crise acceptable pour tous les acteurs. La question est là : quelle sortie de crise sera acceptable pour les militaires ?

A-t-on une idée de ce qui pourrait être acceptable pour les militaires ?

Pas pour l’instant. Je pense qu’il faut les rassurer sur certaines prérogatives, à la fois politiques et économiques. C’est le nerf de la guerre. Il est évident que le constat que posent les militaires aujourd’hui c’est que le coup d’Etat pourrait leur coûter cher, tout simplement.

Faut-il y voir un effet des annonces de sanctions de pays étrangers ?

Non, absolument pas. On a vu que ces sanctions ne fonctionnaient pas bien. Ça a été largement démontré à la fin des années 1990 et dans les années 2000. Il s'agit tout simplement d'un effet de la campagne de désobéissance civile. Voici un exemple : la bière birmane, celle qui appartient aux militaires, la Myanmar beer, n’est plus consommée aujourd’hui. C’est une forme de boycott qui coûte cher aux militaires. C’est la même chose pour les télécoms : les gens abandonnent les réseaux de télécommunication qui appartiennent aux militaires pour d’autres (des réseaux chinois, sud-coréens, occidentaux…) et cela aussi, ça leur coûte cher.

Le retour d’Aung San Suu Kyi au pouvoir est-il une option pour la sortie de crise ?

Son retour sera effectivement un des objets du compromis. Même si je crois que les militaires ne veulent vraiment plus d’elle. Sans que nous ayons pu vraiment le voir ou peut-être le comprendre, Aung San Suu Kyi a fait preuve d’une grande habileté politique. Et les militaires se sentent piégés par elle. Donc, précisément, un des compromis possibles serait un retour au pouvoir de la Ligue nationale pour la démocratie, mais sans Aung San Suu Kyi.