L’Italie s’offre une crise gouvernementale et se cherche un sauveur en pleine pandémie

SUPER MARIO Après la chute de Giuseppe Conte, l’ancien gouverneur de la BCE Mario Draghi est chargé d'éviter à l’Italie des élections en pleine pandémie, qui pourraient voir l’extrême droite triompher

Rachel Garrat-Valcarcel

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L'ancien gouverneur de  la BCE et futur chef du gouvernement italien, Mario Draghi.
L'ancien gouverneur de la BCE et futur chef du gouvernement italien, Mario Draghi. — Alessandra Tarantino/AP/SIPA
  • Le président du Conseil Italien, Giuseppe Conte, pourtant populaire, a dû démissionner après la perte de sa majorité au parlement.
  • Pour éviter des élections en pleine crise sanitaire et alors que l’extrême droite mène les sondages, le président Italien a désigné l’ancien gouverneur de la BCE, Mario Draghi, pour former un nouveau gouvernement.
  • Si le banquier ne semble pas avoir le bon profil face à une Chambre de députés et un Sénat majoritairement populistes, il est perçu comme un sauveur.

Le gouvernement italien de Giuseppe Conte est tombé, mardi. La routine, dans un pays qui a compté 66 gouvernement depuis l’instauration de la République, il y a bientôt 75 ans. Sauf qu’au beau milieu d’une pandémie mondiale, qui a particulièrement touché l’Italie, l’affaire prend un tour particulier.

Giuseppe Conte était le président du Conseil depuis le printemps 2018. Il menait alors un gouvernement inattendu entre le Mouvement 5 étoiles (M5S), jusqu’ici anti-système, et la Ligue de Matteo Salvini, principal parti d’extrême droite. Conte avait déjà failli quitter la scène à l’été 2019. Matteo Salvini, fort de son succès aux élections européennes, avait cru provoquer des élections en quittant le gouvernement. Le M5S et Conte ont retourné in extremis leur majorité vers la gauche, grâce au Parti démocrate (PD), deuxième force du parlement.

Matteo Renzi, le vengeur pas masqué

C’est Matteo Renzi, président du Conseil de 2014 à 2016, qui a retiré son soutien à Conte, pourtant populaire. Renzi, qui a quitté le PD en 2019, mène depuis un petit parti de centre gauche. Petit mais costaud : sa poignée de parlementaires est nécessaire pour le gouvernement. « Renzi n’a jamais digéré d’avoir eu à quitter le pouvoir », pense l’historienne spécialiste de l’Italie, enseignante-chercheuse à Paris I, interrogée par 20 Minutes, Ludmila Acone. En 2016, Matteo Renzi avait en effet démissionné après avoir perdu un référendum qu’il avait lui même engagé. Pour 20 Minutes, Paolo Levi, journaliste à l’agence Ansa, y voit aussi une manœuvre politicienne, mais « Renzi a aussi soulevé des questions légitimes sur les 209 milliards d’euros du fond de relance de l’UE ».

C’est le nœud du problème : au titre des succès du gouvernement Conte II, il y a l’obtention, via le plan de relance européen, de cette coquette somme. Reste à se mettre d’accord sur une répartition et à la faire valider par l’UE. C’est cette urgence, en plus de la crise sanitaire, qui a poussé le président de la République, Sergio Matarella à proposer à Mario Draghi de former un nouveau gouvernement, plutôt que d’aller vers des élections, possiblement favorables à l’extrême droite. Draghi est un banquier, ancien gouverneur de la Banque centrale européenne, de 2011 à 2019.

Mario Draghi, « la Ferrari de l’homme d’Etat »

Les éloges pleuvent sur le président du Conseil désigné : « La Ferrari de l’homme d’Etat », s’emballe Paolo Levi. Un homme « habile, crédible, qui a les faveurs de l’Union européenne », ajoute Ludmila Acone. Mais aussi « tout ce contre quoi la majorité des Italiens a voté lors des élections de 2018 » quand près de 55 % des voix se sont portées sur les partis populistes et d’extrême droite, en opposition aux gouvernements de technocrates favorables à l’austérité. Comment obtenir une majorité dans ces conditions ?

Sans que l’affaire soit totalement entendue, Mario Draghi parait tout de même en bonne posture. « Il pourrait avoir une majorité si les partis gardent à l’esprit les urgences immédiates auxquelles doit faire face l’Italie, estime Ludmila Acone. Certes, parce que c’est un banquier, porté par Berlusconi à la BCE, des partis sont contre lui par principe, mais c’est aussi l’homme du "quoi qu’il en coûte" », au moment de la crise des dettes souveraines, en 2012.

Matteo Salvini, l’opportuniste

Le Parti démocrate pourrait toper, tout comme la droite modérée de Silvio Berlusconi – bien moins forte qu’avant mais toujours clé. Mais le M5S ? Le parti pourrait se fracturer alors que l’aile gauche refuse catégoriquement un gouvernement technique. Mais « son ancien chef, le ministre des Affaires étrangères Luigi Di Maio vient de demander à son parti d’être responsable », note Ludmila Acone. Si ça ne suffisait pas, Mario Draghi pourrait bien aller chercher des voix du côté de Matteo Salvini.

Lui a plus intérêt à des élections anticipées : s’il a beaucoup perdu depuis qu’il a quitté le gouvernement, il se trouve toujours en tête des sondages. Mais la stratégie qui consiste à provoquer des élections en pleine pandémie et en laissant en attente les 209 milliards d’euros du plan de relance est toutefois risquée.

Et sous la pression de l’aile pro-business de la Ligue, qui voit Mario Draghi d’un bon œil, Salvini pourrait se laisser tenter par un gouvernement transitoire, avant des élections dans quelques mois, dans un contexte sanitaire moins tendu. « Il a beaucoup changé depuis deux ans, trouve Paolo Levi. A la différence d’une Marine Le Pen, ce n’est pas un type viscéralement d’extrême droite, c’est avant tout un opportuniste. » Aujourd’hui ou à l’automne, le retour aux urnes paraît de toute façon probable.