Russie : Avec la médiatisation de son procès, l'opposant Alexei Navalny a-t-il réussi son pari ?

POLITIQUE Le détracteur du Kremlin, qui a survécu à un empoisonnement en août, risque trois ans de prison pour violation de son contrôle judiciaire alors qu’il était en convalescence en Allemagne

Lucie Bras
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Russie: Le procès en diffamation de Navalny a débuté — 20 Minutes
  • Le principal opposant à Vladimir Poutine a comparu ce mardi devant la justice russe pour violation de son contrôle judiciaire.
  • Alexei Navalny est emprisonné depuis son retour en Russie le 17 janvier après cinq mois de convalescence en Allemagne à la suite d’un empoisonnement.
  • « Il est passé d’un statut d’opposant politique, avec lequel on peut être d’accord ou pas, à celui de combattant courageux. Maintenant, il y a un respect pour son action et pour le risque qu’il a pris », analyse Anna Colin Lebedev, spécialiste des sociétés post-soviétiques.

« Le plus important dans ce procès est de faire peur à une quantité énorme de gens. On en emprisonne un pour faire peur à des millions. » Ce mardi, Alexei Navalny a une nouvelle fois attaqué de front le Kremlin, alors que la justice russe l'a condamné à une peine de prison ferme. Dénonçant les milliers d’arrestations lors des rassemblements de ces dernières semaines, l’opposant russe, soutenu par les pays occidentaux, s’est d'ailleurs servi de ce procès très médiatisé comme d’une tribune.

Largement ignoré des médias nationaux, non représenté au Parlement, l’opposant s’est imposé comme la principale voix de l’opposition dans un pays où les formations classiques ont été réduites au silence. Ennemi juré du Kremlin, Navalny a une ambition : faire chuter Vladimir Poutine, au pouvoir depuis plus de 20 ans. Malgré sa notoriété nouvelle, il reste pourtant une figure clivante du paysage politique russe.

Un « révélateur » de rébellion

Ces dernières semaines, l’ex-avocat est à l’origine d’importantes manifestations en Russie. Arrêté le 17 janvier dernier lors de son retour au pays, après avoir été soigné pour un empoisonnement au Novitchok en Allemagne, Alexeï Navalny a appelé dans la foulée les Russes à « ne pas avoir peur » et à sortir dans les rues pour protester. Malgré la répression policière, des dizaines de milliers de personnes se rassemblent dans plus de 100 villes russes, un record.

« Alexeï Navalny est passé d’un statut d’opposant politique, avec lequel on peut être d’accord ou pas, à celui de combattant courageux. Maintenant, il y a un respect pour son action et pour le risque qu’il a pris », analyse Anna Colin Lebedev, maîtresse de conférences à l’Université Paris Nanterre, spécialiste des sociétés post-soviétiques. Jean de Gliniasty, directeur de recherche à l’IRIS et ancien ambassadeur de France à Moscou le décrit comme « un élément nouveau », qui a « joué le rôle de révélateur, de mobilisateur ». « Il a réussi à devenir un élément incontournable de la vie politique intérieure russe. Il s’est fait connaître de plus de gens, et il a semé le doute en ce qui concerne Poutine », ajoute-t-il.

Un combat « à la vie à la mort »

Sa dernière attaque en date : la diffusion d’une vidéo de deux heures accusant Vladimir Poutine de s’être fait bâtir un somptueux palais. L’enquête fait mouche, totalisant plus de 100 millions de vues. Le président russe est obligé de démentir en personne. Entre les deux hommes, l’opposition est frontale. Pour Navalny, le départ du président est une priorité. « Poutine n’est pas son adversaire politique, aujourd’hui c’est son ennemi personnel. Il est dans un jeu à la vie à la mort », estime Anna Colin Lebedev, qui décrit un personnage qui « cherche le renversement ».

Navalny a fait de cette confrontation personnelle avec Poutine son combat, mais que sait-on de ses idées ? « A part renforcer le Parlement, il n’a pas de programme politique », indique Jean de Gliniasty. « On ne sait pas s’il est de droite ou de gauche, on pense qu’il est libéral, de droite et un peu nationaliste. » Il avait notamment approuvé l’annexion de la Crimée par la Russie. Navalny « n’est pas fédérateur », estime Anna Colin Lebedev. D’ailleurs, affirme-t-elle, lors des manifestations, il n’a pas réussi à mobiliser au-delà des cercles de la population critique du pouvoir, « comme en Biélorussie, où les protestations ont vraiment embrasé la société, y compris chez les gens loyaux, apolitiques. Parmi les manifestants, beaucoup ne soutiennent pas à 100 % le personnage. Il ne fait pas l’unanimité, on le soupçonne d’être un peu autoritaire », ajoute la chercheuse.

Le « vote intelligent », arme de désapprobation massive

Au début de sa carrière politique, il tenait même des discours nationalistes aux relents racistes et défilait à la Marche russe, rassemblement annuel de groupuscules d’extrême droite ou monarchistes. Depuis, il a multiplié les actions et s’est fait connaître à l’international. Devenu une figure majeure de l’opposition, il y a pourtant peu de chances qu’il accède un jour au pouvoir. « A ce stade, il n’apparaît pas comme une alternative politique », lâche Jean de Gliniasty.

S’il n’accède pas au Kremlin, Navalny aura en tout cas laissé aux Russes une arme pour exprimer leur mécontentement : le « vote intelligent ». « Il a demandé à ses partisans de voter tout sauf Russie Unie, le parti de Poutine. Il a eu une influence locale qu’on a pu mesurer à Novossibirsk et à Tomsk, et il en aura certainement dans le futur », explique Jean de Gliniasty. De quoi bousculer l’ordre établi lors des prochaines élections législatives en septembre ? « Il est clair aussi que le pouvoir cherchera à le rendre inéligible à tout jamais. Mais comme il a déjà réussi à surprendre, il peut continuer à surprendre », conclut Anna Colin Lebedev.