Coronavirus : Avec les suprémacistes « les véritables problèmes sont devant nous », pense Jean-Yves Camus

INTERVIEW L'ultra-droite semble un peu plus active ces derniers temps, mais pour le spécialiste des radicalités Jean-Yves Camus, avec les effets de la crise sanitaire, le pire est à venir

Propos recueillis par Rachel Garrat-Valcarcel

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Lors de l’émeute d’extrême-droite au Capitole de Washington, le 6 janvier.
Lors de l’émeute d’extrême-droite au Capitole de Washington, le 6 janvier. — BRENT STIRTON / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / GETTY IMAGES VIA AFP
  • Aux Etats-Unis, mais aussi en Europe, les extrêmes droites semblent se porter plutôt bien à la faveur de la crise sanitaire.
  • Pour 20 Minutes, le spécialiste des radicalités Jean-Yves Camus fait le constat d’un milieu de l’ultra droite certes actif mais pas nouveau.
  • Pour lui, on n’a encore rien vu des effets potentiels de la crise sanitaire et économique sur les mouvements suprémacistes.

L’attaque du Capitole le 6 janvier avait donné quelques indices : le terrorisme d’extrême droite aux Etats-Unis est une menace. C’est même le gouvernement américain, via le ministère de la Sécurité intérieure, qui le dit. Pour la première fois, il a émis un bulletin d’alerte antiterroriste consacré aux menaces posées par les « extrémistes » de l’intérieur et non plus seulement à l’extérieur des Etats-Unis. Dans le même temps, le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres a appelé, le 27 janvier, à une « action urgente contre les néonazis ». La crise sanitaire donne-t-elle des ailes aux extrêmes droite occidentales ? 20 Minutes a posé la question à Jean-Yves Camus, directeur de l’Observatoire des radicalités politiques à la Fondation Jean-Jaurès.

Peut-on dire globalement que l’activité des groupes d’extrême droite, suprémacistes… augmente ces derniers temps ?

Aux Etats-Unis on a vu qu’un certain nombre de groupes, clairement suprémacistes, ont participé à l’attaque du Capitole à Washington, le 6 janvier. Mais il faut bien distinguer la masse des participants à la manifestation à laquelle Donald Trump s’est adressé, de ceux qui ont tenté de s’introduire au Capitole et, encore, des groupes radicaux. Ces derniers étaient l’avant-garde la plus visible et la plus active de ceux qui sont rentrés dans le Capitole mais c’est, en quelque sorte, une fusée à trois étages. On ne peut pas généraliser, à partir ce qui s’est passé le 6 janvier, en disant que c’était une tentative de sédition organisée par les suprémacistes.

L’alerte du gouvernement sur le terrorisme intérieur extrémiste, c’est de la sur-réaction ?

Non, les spécialistes du renseignement sont convaincus que le 6 janvier n’était qu’une mise en bouche et que c’est maintenant, alors que la présidence Biden est installée, que les choses les plus graves peuvent se produire. Puisque ce pouvoir est vu comme illégitime non seulement par les suprémacistes mais aussi une fraction non négligeable de la population américaine. On peut donc penser que les plus déterminés vont tenter de lui porter des coups. La menace terroriste suprémaciste blanche aux Etats-Unis n’est pas nouvelle. L’attentat d’Oklahoma City date de 1995 et les années 1980 et 1990 ont connu tout une série d’actes extrêmement grave commis par des groupes de la même veine. Ce qui fait contraste aujourd’hui, c’est que quand Donald Trump n’a pas désavoué les manifestants suprémacistes de Charlottesville en 2017, ceux-là ont cru qu’ils avaient toute licence pour opérer.

Et en Europe ?

Il y a un certain nombre de pays dont les services de police considèrent que le suprémacisme blanc est une menace réelle. Au Royaume-Uni la police communique là-dessus, avec un nombre d’arrestations qui augmente dans ces milieux-là. En Suède, c’est un problème récurrent depuis le début des années 1990. Et en Allemagne, le ministre des Affaires étrangères a commandé, alors que Berlin présidait l’Union européenne, un rapport sur la menace terroriste de l’ultra-droite. Ce qui est un geste fort politiquement : c’est le signe qu’il considère que c’est une priorité en termes d’action policière. En France, Laurent Nunez a annoncé que cinq actions, à des stades de préparation extrêmement variables, avaient été déjouées depuis 2017. La scène d’ultra-droite est évaluée à 3.000 personnes, ce qui est stable par rapport à il y a une douzaine d’années. C’est un milieu où on tourne beaucoup, mais à effectifs constants.

A vous écouter, on a l’impression que le terreau de l’ultra droite est là, bien présent, mais que la crise sanitaire et économique n’y est pas pour grand chose finalement ?

Je pense que les véritables problèmes sont devant nous. Pour l’instant, le Rassemblement national a eu une position très tranchée sur la crise sanitaire, il a dénoncé un mensonge d’Etat lors du premier confinement, mais il n’a jamais appelé à des manifestations. Raison pour laquelle nous n’avons pas eu de manifestations comme en Allemagne. Là-bas l’AfD (Alternative pour l’Allemagne, le principal parti d’extrême droite) a choisi de soutenir et participer à ces manifestations. Je suis persuadé que le RN va continuer sur cette voie qui consiste à s’opposer mais à ne pas recommander la désobéissance, les manifestations ou la transgression des gestes barrières. C’est une question de cohérence avec la politique de dédiabolisation. Il y a quelques petits groupes qui tentent de déborder le RN sur sa droite mais la mayonnaise ne prend pas. On ne peut pas exclure que les choses changent pour deux raisons.

La première c’est qu’à mon avis l’acceptabilité sociale d’un troisième confinement est quand même discutable. Beaucoup de gens, très loin des groupuscules d’extrême droite, y rechignent beaucoup. Et puis la seconde, c’est que nous ne mesurons pas l’ampleur des dégâts que la crise fera sur le tissu économique, le marché de l’emploi, sur les PME, sur les commerçants et artisans. Il se pourrait bien que, quand on se réveillera après la crise sanitaire, les dégâts soient plus conséquents que prévu. Et puis il y a une donnée qu’il ne faut pas écarter : avec les contraintes sanitaires, il n’est pas possible de faire autre chose que des petites manifestations. Il y a des difficultés évidentes d’organisation.

Antonio Guterres, le secrétaire général de l’ONU, a dit à l’occasion de la journée mondiale de la Shoah, le 27 janvier, qu’il fallait une « action urgence contre les néonazis ». Ça pourrait ressembler à quoi ?

Je ne vois pas très bien. Parce qu’on ne va pas édicter demain des mesures administratives d’interdiction tous azimuts contre les néonazis alors que le péril principal, je le martèle, c’est tout de même, encore, l’islamisme radical. Ensuite, je trouve que le moment est mal choisi. Cette manie d’un certain nombre de responsables d’utiliser la date anniversaire de la libération des camps pour parler du problème contemporain de l’extrême droite me laisse un goût amer. Certes, Antonio Guterres est plus modéré, il ne parle pas de l’extrême droite mais des néonazis. Enfin, les néonazis dans le monde, ça ne fait pas beaucoup d’individus.