Investiture de Joe Biden : Comment le mouvement QAnon rebondit-il alors que toutes ses prédictions se révèlent fausses ?

COMPLOTISME L’investiture de Joe Biden, preuve ultime que les prophéties de QAnon sont fausses, risque de ne pas être suffisante pour détruire ce mouvement complotiste, réussissant toujours à retomber sur ses pattes

Jean-Loup Delmas

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Qanon risque de ne pas disparaître après l'investiture de Joe Biden
Qanon risque de ne pas disparaître après l'investiture de Joe Biden — zz/STRF/STAR MAX/IPx/AP/SIPA
  • Ce mercredi, Joe Biden a été investi président des Etats-Unis, un évènement contraire à tout ce que prophétisait la sphère complotiste QAnon depuis sa création.
  • Malgré cela et la déception de certains de ses membres, l’option la plus probable est que QAnon survive à ce nouveau désaveu.
  • Entre foi inébranlable, apport de confort à la population et tentacules dans d’autres complots, 20 Minutes fait le point.

Ce mercredi, Joe Biden a prêté serment et est devenu le nouveau président des Etats-Unis. Une réalité qui vient mettre à mal les prévisions du mouvement QAnon. Depuis des mois, cette sphère complotiste prophétise un coup d’Etat de l’armée alliée à Donald Trump pour renverser le candidat démocrate et faire repartir Donald Trump sur un nouveau mandat, après avoir purgé de l’intérieur un vaste complot pédo-sanatique contrôlant les Etats-Unis et le monde, le deepstate (l’Etat profond). Un évènement final appelé the storm, ou la tempête, suivant un plan bien précis.

Or, la tempête annoncée n’a pas eu lieu ce 20 janvier. Pas plus que le 3 novembre dernier, ou le 8 décembre, ou le 6 janvier, autres dates précédemment choisi par QAnon comme annonciatrices. La désillusion de trop et celle mettant fin au mouvement complotiste ? De nombreux messages de partisans de QAnon évoquent ce mercredi une désillusion (Ron Watkins, ex-administrateur de 8kun et figure du mouvement, a notamment reconnu que le pays avait «un nouveau président »), voire une remise en question du mouvement. Ainsi, sur  des échanges Telegram relayés sur Twitter, si certains sont toujours dans le déni (« Cela devait arriver pour que le crime soit complet », d’autres semblent jeter l’éponge (« J’avais de l’espoir, mais c’est terminé »).

Un Q retombe toujours sur ses pattes

Mais selon Marie Peltier, historienne et autrice d’Obsessions : dans les coulisses du récit complotiste (Inculte, 2018), il s’agit probablement de cas isolés, et il y a peu de chances d’avoir une prise de conscience massive chez les aficionados de QAnon, car « la croyance est trop ancrée ». Tellement ancrée qu’elle n’a désormais cure de la réalité et des faits : « QAnon est devenu un angle idéologique qui adhère à une vision, or les idéologies ont un pouvoir d’aveuglement assez important, les faits ne viennent pas les contredire. »

Pour Iris Boyer, secrétaire générale de l’ISD (think tank contre l’extrémisme et la polarisation), QAnon sait faire preuve d’adaptation et réussit toujours à retomber sur ses pattes qu’importent les faits contre lui. Preuve en est, une nouvelle date a déjà été annoncée par QAnon : ce n’est plus le 20 janvier, mais le 19 mars que la tempête aura lieu. Et qu’importe au fond si Joe Biden est bel et bien élu, « le mouvement QAnon s’est déjà énormément diversifié et mondialisé, notamment avec la crise du coronavirus et l’ébranlement de la confiance qu’elle a suscité. » QAnon englobe désormais tellement de complots, d’idéologies et de causes « qu’il aura toujours des arguments à faire valoir et des thématiques à monter en épingle », indique la secrétaire générale.

Chassez cette réalité que je ne saurais voir

Finalement, l’investiture de ce mercredi pourrait même encore plus radicaliser le mouvement selon Marie Peltier : « C’est le principe même de QAnon : la vérité est cachée et il faut aller au-delà des faits. Leur postulat est tellement puissant que tout ce qui leur donne tort ne va que les convaincre encore plus qu’ils ont raison. C’est toute la difficulté de les combattre, en voulant leur pointer leurs erreurs, on ne fait que renforcer leurs croyances. » Pour Iris Boyer, « plus la réalité semble évidente, plus il y a de prestige à passer outre et de voir le plan derrière. Cela renforce leur ego et leur conviction. »

Car si le discours complotiste fonctionne si bien et est si ancré, c’est que « les QAnons ont besoin d’y croire », note Marie Peltier. Pour l’historienne, cette croyance apporte une posture d’être supérieur à la masse et donne du sens, tous les évènements devenant logiques et pertinents : « Il y a avec QAnon l’illusion d’avoir la clé de lecture de toute la réalité, un sentiment de sécurité, de pouvoir et de prise sur le réel ». Des sentiments très confortables, qui ne donneraient pas envie d’être abandonnés, quitte à nier les faits.

Les faits sans effets

QAnon flirte là avec l’imaginaire religieux. Dans le champ sémantique de cette sphère complotiste, on y parle de faire foi, de continuer à y croire, de faire confiance envers et contre tout au plan et à la tempête qui arrive. Les faits montrant que rien ne se passe comme annoncé par QAnon ne seraient de fait qu’autant d’épreuves pour tester la foi du prêcheur et la renforcer. Iris Boyer explique : « Il y a l’idée d’une prophétie autoréalisatrice, qui ne fonctionnera que si les gens y croient. Douter du plan, c’est donc le compromettre. Le doute est exclu. »

Avec cette foi, chaque minuscule élément est interprété comme la preuve cachée que le plan se déroule bel et bien ou que la réalité n’est pas celle que l’on voit au premier regard. Iris Boyer prend l’exemple d’un discours de Donald Trump en janvier où il évoquait simplement « une nouvelle administration » au lieu d’expliciter « l’administration de Joe Biden ». Une preuve évidente pour les QAnons que Joe Biden ne serait pas réellement investi et que Donald Trump allait reprendre le pouvoir.

Mais à terme, sans cesse tordre et déformer la réalité finit par avoir des conséquences sur celle-ci. Alors que les plus sceptiques abandonnent le navire QAnon en plein naufrage, ceux qui restent se radicalisent de plus en plus et se coupent toujours plus du vrai monde, voire l’attaquent frontalement. Marie Peltier s’inquiète de la suite de ces mouvements, dans quelques mois : « Il y a un enfermement sectaire et un refus de voir les choses qui vont pouvoir pousser à des actions violentes et des passages à l’acte. » L’attaque du Capitole n’était peut-être qu’une première étape.