Violences à Washington : Avant son suicide, un Français aurait fait une donation en bitcoins de 500.000 dollars à l’ultradroite américaine

ENQUETE Des chercheurs ont identifié une transaction provenant de France, dont l’un des bénéficiaires serait une figure de l’alt-right américaine qui a manifesté devant le Capitole le 6 janvier

Philippe Berry

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Des supporteurs de Donald Trump prennent d'assaut le Capitole, à Washington, le 6 janvier 2021.
Des supporteurs de Donald Trump prennent d'assaut le Capitole, à Washington, le 6 janvier 2021. — Lev Radin/Pacific Press/Shutterstock/SIPA
  • Les autorités américaines enquêtent pour déterminer si les violences du 6 janvier ont été planifiées.
  • En décembre, plusieurs figures de l’ultradroite américaine ont reçu une donation en bitcoins d’une valeur de 500.000 dollars.
  • Le donateur est un développeur français qui s’est suicidé et semble avoir voulu léguer sa fortune à des causes extrémistes.

De notre correspondant aux USA,

Mise à jour (17 janvier) : Cet article a été mis à jour avec la réponse du négationniste français Vincent Reynouard, qui confirme à 20 Minutes avoir reçu une donation en bitcoins équivalente à « un peu plus de 20.000 euros » le 8 décembre 2020 d’une personne dont il « ignore » l’identité

Une mystérieuse donation transatlantique, un suicide et beaucoup de questions. Un mois avant les violences de Washington du 6 janvier, plusieurs figures de l’ultradroite américaine ont reçu une donation de plus de 500.000 dollars en bitcoins, selon des chercheurs de l’entreprise américaine Chainalysis. Leur rapport a été révélé par Yahoo News jeudi. L’affaire prend une dimension internationale, car Chainalysis a remonté la piste jusqu’à un portefeuille virtuel basé en France. Plusieurs éléments et un témoignage recueilli par 20 Minutes suggèrent qu’il appartenait bien à un informaticien français complotiste qui souffrait de problèmes de santé. Et qui s’est suicidé le jour où la donation a été effectuée. Il avait 35 ans.

Promotion du rassemblement dès la mi-décembre

Le 8 décembre 2020, selon Chainalysis, 28,15 bitcoins ont été transférés à 22 destinataires, principalement des extrémistes américains. Alors que le cours de la cryptomonnaie s’est envolé, cela représente plus d’un demi-million de dollars.

La liste des bénéficiaires de la donation bitcoin, selon Chainanalysis.
La liste des bénéficiaires de la donation bitcoin, selon Chainanalysis. - Chainanalysis

Toujours selon Chainalysis, qui fournit notamment des outils d’analyse à des agences gouvernementales et des institutions financières, près de la moitié de ces fonds (250.000 dollars) ont été envoyés à Nick Fuentes. Banni par YouTube il y a un an pour « propos haineux » et « négationnisme », cette figure de l’alt-right, qui avait participé au rassemblement de suprémacistes blancs de Charlottesville, compte près de 130.000 followers sur Twitter. Dès le 18 décembre, Fuentes a activement fait la promotion du rassemblement du 6 janvier en ligne. Il a manifesté devant le Capitole avec plusieurs de ses partisans, baptisés la Groyper army (d’après un mème dérivé de Pepe The Frog). Fuentes a toutefois démenti publiquement avoir pénétré à l’intérieur du bâtiment.

Contacté par 20 Minutes par email et sur les réseaux sociaux pour savoir s’il confirmait ou démentait avoir reçu une donation de 13,5 bitcoins, Nick Fuentes n’a pas répondu. Après quelques minutes, il a bloqué le rédacteur de cet article sur Twitter.

Si la plupart des bénéficiaires sont des figures ou des organisations appartenant à l’ultradroite américaine, un Français a également reçu 1,5 bitcoin (environ 23.000 euros). Il s’agit du négationniste Vincent Reynouard. Ce dernier a confirmé à 20 Minutes dimanche 17 janvier avoir reçu « un peu plus de 20.000 euros » d’un donateur dont il « ignore » l’identité. « Sauf si un soutien me donne des informations sur sa personne, je ne lui en demande jamais », précise-t-il.

Une donation provenant de France

Contrairement aux idées reçues, les transactions bitcoins sont loin d’être anonymes. Les adresses publiques des portefeuilles (wallets) sont archivées sur une blockchain, le registre décentralisé qui sert d’ossature aux échanges. Chainalysis explique à 20 Minutes être parti des destinataires, être remonté jusqu’à un Exchange (marché d’échange) français, et avoir identifié un portefeuille électronique intermédiaire, puis le « wallet » originel. Avec « une certitude absolue ».

Cartographie de la donation.
Cartographie de la donation. - Chainanalysis

Ce portefeuille existe depuis 2013 et est enregistré sur le service NameID, qui permet d’utiliser un pseudonyme – ici « pankkake » – comme identité numérique. L’adresse email associée renvoie au blog d’un développeur informatique français créé en 2005. Compte tenu des circonstances, 20 Minutes a choisi de ne pas publier son nom. Car après six ans d’inactivité, un billet a été publié le 9 décembre 2020, au lendemain du fameux transfert financier. Il s’agit d’un message programmé à l’avance expliquant les raisons de son suicide.

Un connaisseur du bitcoin sympathisant de l’alt-right

Un de ses proches confirme à 20 Minutes que l’auteur de ce blog s’est donné la mort le 8 décembre. Nous avons également pu consulter un faire-part de décès encore accessible en ligne en version cache. Ce proche juge que le message d’adieu est bien authentique, notamment pour des raisons techniques. Dans un long texte, publié en français et en anglais, l’informaticien explique qu’il souffrait de problèmes de santé depuis huit ans et décrit des symptômes d’une grave dépression.

Il semble faire référence à la donation, expliquant avoir « décidé de léguer [sa] modeste fortune à certaines causes et certaines personnes ». Selon le même proche, cet informaticien, listé sur une page d’une centaine de développeurs de la cryptomonnaie, avait miné et acheté des bitcoins autour de 2013. A cette époque, le cours plafonnait à 100 dollars. Une trentaine de bitcoins ne valaient donc que 3.000 dollars, contre plus de 522.000 dollars début décembre 2020, lors du transfert.

La suite du texte prend une tournure de manifeste complotiste sur le Covid et les médias. Le développeur reprend des thèses familières de l’alt-right américaine et des suprémacistes blancs sur la « décadence de la civilisation occidentale ». Il dénonce notamment les manifestations de soutien à George Floyd et insiste sur la nécessité « de préserver l’existence de notre peuple. »

Enquête des autorités américaines

A ce stade, rien ne prouve que Nick Fuentes ait joué un rôle actif dans l’organisation du rassemblement pro-Trump au-delà de la simple publicité. Ni que la donation en bitcoins ait servi à financer son voyage de Chicago à Washington ou celui de ses partisans. Il semble également peu probable que le développeur français qui en serait à l’origine ait pu être au courant du projet de rassemblement au moment de la donation du 8 décembre : ce n’est que dix jours plus tard que Donald Trump a annoncé la date du 6 janvier. Malgré tout, Chainalysis indique à 20 Minutes avoir transmis son rapport aux « autorités compétentes ».

Selon Yahoo News, les autorités américaines enquêtent sur la transaction et cherchent plus globalement à déterminer si les émeutes du Capitole ont été planifiées. « On traite cela comme une enquête antiterroriste ou de contre-espionnage. On regarde tout : argent, communications, déplacements », a indiqué mardi le procureur fédéral de Washington, Michael Sherwin.

Consulté par 20 Minutes, l’avocat spécialisé dans les affaires liées à la sécurité nationale Bradley Moss estime que « l’existence de cette donation étrangère douteuse » à plusieurs figures ultraconservatrices un mois avant les événements du Capitole pose de nombreuses questions. Selon lui, les premières dizaines d’inculpations pour « intrusion violente » étaient les « cibles faciles » pour les autorités. « Mais le possible financement par des tiers de ces actes pourrait déboucher sur des charges plus lourdes de fraude et conspiracy (complot ou association de malfaiteurs) qui pourraient inclure, dans le pire des cas, des charges RICO ». Soir le Racketeer Influenced and Corrupt Organizations Act, l’une des principales lois américaines contre le crime organisé.

Même s’il ne semble pas avoir participé personnellement aux affrontements, qui ont fait cinq morts, Nick Fuentes a été suspendu par DLive samedi dernier pour « incitation à la violence ». Deux jours avant le rassemblement de Washington, il ironisait en direct lors d’une discussion avec ses followers : « Qu’est-ce que vous et moi pouvons faire aux state legislators (élus locaux) à part les tuer ? » Avant de préciser en souriant : « Enfin, nous ne devrions pas faire ça, je ne recommande pas cela. Mais bon, que pouvez-vous faire d’autre ? »