Coronavirus : A quoi va servir l’enquête de l’OMS en Chine ?

PANDEMIE Les enquêteurs de l’OMS doivent commencer leurs investigations à Wuhan, première ville du monde à avoir été placée en quarantaine le 23 janvier 2020

Lucie Bras

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Une soignante en Chine à Suifenhe City, le 11 décembre 2020.
Une soignante en Chine à Suifenhe City, le 11 décembre 2020. — CHINE NOUVELLE/SIPA
  • Avec une semaine de retard par rapport à la date prévue, les enquêteurs de l’OMS doivent arriver ce jeudi à Wuhan, en Chine.
  • Ils doivent essayer de déterminer comment le coronavirus a pu passer de l’animal à l’humain, afin d’éviter une pandémie similaire.
  • « C’est comme un travail d’enquête de police. On va voir comment les choses se font, on pose des questions à différentes personnes pour recouper. Le fait d’interroger des êtres humains est très important », explique le virologue Jean-Claude Manuguerra.

Le 11 janvier 2020, un habitant de 61 ans de Wuhan, en Chine, mourait du coronavirus, première victime d’une pandémie qui allait devenir mondiale. Un an plus tard, des scientifiques choisis par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) doivent arriver sur place, à Wuhan, ce jeudi, pour enquêter sur l’origine du virus.

Alors que leur arrivée a été différée d’une semaine à cause d’un problème de visa, les scientifiques vont devoir patienter encore quelques jours avant de commencer leur enquête, le temps de respecter une quarantaine obligatoire sur le sol chinois. Mais plus d’un an après le début de la pandémie, dans un pays qui dément en être à l’origine, comment ces dix scientifiques vont-ils mener leur enquête ?

Une enquête de police

Ils viennent du Japon, du Danemark, du Vietnam ou d’Allemagne, et sont spécialisés en épidémiologie, zoologie, santé publique ou virologie. Sur place, ces scientifiques devront remonter le fil de l’épidémie. « C’est comme un travail d’enquête de police. Il faut aller sur le terrain », explique le virologue Jean-Claude Manuguerra, responsable de la cellule d’intervention biologique d’urgence de l’Institut Pasteur, lui-même envoyé par le passé au Moyen-Orient pour enquêter sur le coronavirus Mers.

« Sur ce genre d’enquête, on va voir comment les choses se font, on pose des questions à différentes personnes pour recouper, on se renseigne sur les premiers cas de pneumopathies atypiques dans la région. Il n’y a pas que les données brutes, le fait d’interroger des êtres humains est aussi très important. »

Un processus automatique en cas d’épidémie afin d'« éliminer les contextes d’émergence ». « On ne veut pas avoir un autre virus qui suive le même chemin », résume le scientifique, qui reconnaît cependant qu’un an plus tard, les recherches seront « très compliquées. Mais même si on ne trouve pas l’origine du virus, on peut accumuler des données qui serviront pour d’autres études. »

Un virus venu de l’extérieur

« On prend l’hypothèse que ce virus vient d’un animal. Il faut trouver comment s’est fait le passage aux humains », rappelle également Jean-Claude Manuguerra. S’il est clair que l’épidémie s’est manifestée pour la première fois fin 2019 sur le vaste marché Huanan de Wuhan, où étaient vendus des animaux sauvages vivants, l’origine du nouveau coronavirus ne s’y situe pas pour autant nécessairement.

« Au départ, il est venu forcément de l’extérieur de Wuhan. Il est entré dans la ville sur des animaux, ou des humains qui travaillaient à l’extérieur. On ne sait pas si le virus existe tel quel chez l’animal, ou s’il s’est formé lors d’une co-infection de deux virus sur un sujet. On va essayer de se rapprocher au plus près de l’une des deux hypothèses. »

La visite de ces dix experts de l’OMS est ultrasensible pour Pékin, soucieux d’écarter toute responsabilité dans l’épidémie. Le pouvoir central estime même que le virus a pu être transmis ailleurs dans le monde avant d’avoir frappé Wuhan. Soucieuse de garder de bonnes relations avec Pékin, l’OMS s’est engagée à ne pas désigner une cible. « Ce sont des réponses que nous cherchons, non des coupables ou des accusés », a rappelé lundi le directeur des questions d’urgence sanitaire à l’OMS, Michael Ryan.

Reconfinement pour des millions de Chinois

Marion Koopmans, l’une des participantes à la mission de l’OMS, a déclaré à la télévision chinoise CGTN que l’équipe serait « ouverte à toutes les hypothèses ». « L’OMS met en garde contre le risque de maladies émergentes, et je pense qu’aucun pays n’est à l’abri de cela. Il ne s’agit pas de blâmer mais de comprendre et d’apprendre pour l’avenir. Je ne pense pas que nous devons accuser un pays en particulier, mais il est important de commencer à Wuhan, où une grande épidémie s’est produite. »

Les experts, on l’a dit, devaient arriver la semaine dernière, mais un problème de dernière minute concernant les autorisations d’entrée sur le territoire chinois a différé leur venue. « Ce retard début janvier est très certainement dû à la reprise de l’épidémie en Chine, où on sent une inquiétude, une fébrilité », estime Valérie Niquet, de la Fondation pour la recherche stratégique et spécialiste de la Chine. « Le pays attendait de présenter une copie parfaite aux enquêteurs de l’OMS. Ils ont pesé le pour et le contre de la mission et ont attendu d’avoir "triomphé" du virus, comme avait déclaré le président, Xi Jinping. Mais la reprise de l’épidémie dans le pays est plus importante que tout ce qu’on a vu jusqu’à maintenant. »

Sur place, plusieurs foyers de contamination sont apparus ces derniers jours, entraînant une réponse ferme des autorités avec de strictes restrictions de déplacement pour des dizaines de millions de personnes. C’est le cas notamment dans la province du Heilongjiang, frontalière de la Russie, ainsi que dans le Hebei, qui entoure Pékin, où 76 millions d’habitants se sont vus interdire de quitter la province. Nationalement, le bilan quotidien fait état mercredi de 115 nouvelles contaminations, soit le chiffre le plus élevé depuis juillet. Preuve de la nervosité chinoise sur le sujet, une « journaliste citoyenne », qui avait couvert la quarantaine à Wuhan, a été condamnée il y a quinze jours à quatre ans de prison.