Coronavirus : Est-ce la fin définitive du « modèle suédois » ?

PANDEMIE Jadis présentée comme une alternative de lutte contre le coronavirus, en adoptant des mesures laxistes et incitatives, la Suède rétropédale et a voté en urgence une loi pour permettre des restrictions plus fortes. La fin d’un mirage ?

Jean-Loup Delmas
— 
Un drapeau suédois dans une manifestation allemande contre les mesures restrictives face au coronavirus
Un drapeau suédois dans une manifestation allemande contre les mesures restrictives face au coronavirus — Alexander Pohl/Sipa USA/SIPA
  • Ce vendredi, le gouvernement suédois s’est doté d’un nouveau cadre légal lui permettant de prendre de nouvelles mesures de restrictions contre la propagation du coronavirus, et de punir les contrevenants.
  • Un nouveau clou dans le cercueil de ce qui fut présenté comme le « modèle suédois », à savoir l’idée qu’une autorégulation de la population seulement à base d’incitation pouvait suffire à contenir l’épidémie.
  • Chiffres catastrophiques, comparaison douloureuse avec les voisins nordiques, aveu d’échec royal… Le modèle suédois résonne aujourd’hui comme une défaite pour le pays.

Ce vendredi, la Suède a adopté la loi sur « les limitations particulières pour empêcher la propagation de la maladie Covid-19 », plus sobrement résumée en « pandemilagen » (loi pandémique). Elle offre au gouvernement du pays un nouveau cadre légal pour qu’il puisse appliquer des restrictions plus fortes afin de lutter contre la propagation du coronavirus. La loi entrera en vigueur ce dimanche et ce jusqu’à fin septembre.

Le Premier ministre du pays, Stefan Löfven, a annoncé les premières mesures quelques heures après, dont une jauge d’une personne tous les 10 mètres carrés dans les principaux lieux clos suédois. Surtout, pour la première fois depuis que le coronavirus a touché la Suède, des amendes pourront être données aux contrevenants.

La fin d’un mirage

Cette loi entérine la fin du « modèle suédois ». En ne se confinant pas au printemps, en retardant de plusieurs mois l’incitation au port du masque, et en privilégiant les recommandations aux obligations, le pays nordique s’était distingué du reste de l’Europe face à la première vague. De nombreuses voix s’étaient élevées dans les pays confinés, notamment en France, pour inviter à suivre ce modèle plutôt que les confinements ou les mesures strictes.

Mais les très mauvais chiffres suédois (notamment une incidence de 785 cas pour 100.000 habitants sur quatorze jours, selon le Centre européen de contrôle et de prévention des maladies – ECDC –, contre 272 pour la France) et l’arrivée de mesures obligatoires semblent montrer l’échec de ce modèle.

Un modèle mort-né ?

Le chercheur en visualisation de données Lonni Besançon à Linköping University, en Suède, modélise depuis longtemps les différents chiffres du coronavirus en Suède et dans les pays frontaliers. Pour lui, ce n’est pas que le modèle suédois ne marche plus, c’est qu’il n’a jamais marché. Explication : « Face à ses voisins nordiques, la Suède a des résultats catastrophiques depuis le début de la première vague. Elle a par exemple cinq fois plus de morts que trois de ces pays frontaliers réunis. Il suffit de la comparer à des pays comme elle, les autres pays nordiques, pour comprendre que la Suède s’est totalement trompée de voie. »


Antoine Flahault, épidémiologiste et directeur de l’Institut de santé globale de l’Université de Genève, confirme que la Suède est entourée « des meilleurs champions d’Europe en matière de lutte contre le coronavirus », tel que la Norvège, la Finlande, le Danemark ou l’Islande. « Ces pays semblent désormais être les modèles que l’on voudrait mieux comprendre voire imiter dans le reste de l’Europe », poursuit-il. Avec un bilan assurément meilleur que Stockholm.

L’illusion de la réussite

Selon Lonni Bensançon, le mirage du modèle suédois n’aurait fonctionné que parce qu’il y aurait eu des comparaisons biaisées avec des pays très différents. « Le système de santé, la moyenne d’âge, la densité de population, le côté moins tactile de la population n’a rien à voir entre la Suède et la France, l’Espagne ou l’Italie avec qui on a absolument voulu faire des comparaisons. Celles-ci n’avaient pas de sens », explique-t-il : « La Suède avait tout pour réussir à lutter contre le coronavirus, et elle fait à peine mieux, voire pire pour certains chiffres, que la France ou l’Espagne. C’est ça qui montre son échec. » Ainsi en 2020, la Suède compte 94,70 morts du coronavirus pour 100.000 habitants, contre 99,39 en France… Mais la Norvège n’en compte que 8,87 et la Finlande 10,67. Ce n’est qu’en comparant mal la Suède que son modèle a pu sembler pertinent, « mais le pays, au vu de ses conditions favorables, aurait dû réussir bien mieux que la France ou l’Espagne, pas juste faire un peu moins pire », note le chercheur.

Et il n’y a pas que lui qui le pense. Le roi du pays, Carl XVI Gustaf, a admis le 17 décembre que sa nation « avait échoué » dans sa lutte contre le coronavirus. Même le gouvernement a vite voulu inverser la tendance, comme le rapporte Lonni Besançon : « En réalité, lorsqu’on dit que la Suède n’a pris aucune mesure, c’est faux. Très vite, elle s’est rendu compte que ça ne marchait pas, et des mesures ont été prises. » Les bars n’ayant pas assez d’espace de distanciation entre les clients ont été poussés à fermer, la vente d’alcool après 20 heures a été interdite, les universités et les lycées ont été fermés, les rassemblements limités, le pays a incité au port du masque… La liste des mesures s’allonge au fur et à mesure des semaines, preuve que le gouvernement n’a pas été totalement laxiste. Mais Antoine Flahault dresse le constat : « Les Suédois ont médiocrement appliqué les mesures barrières et se sont reposés quasi exclusivement sur la participation citoyenne pour les mesures de confinement. Eh bien, force est de constater que cette approche a été insuffisante pour contrer la pandémie. »

Les autres pays nordiques, nouvelle référence ?

Cruauté de l’histoire, c’est désormais vers les voisins nordiques de la Suède que les regards se tournent pour prendre exemple. Antoine Flahault : « En réalité, ces pays nordiques ont su combiner le meilleur des approches suédoise et allemande, avec moins de dogmatisme que les Suédois et peut-être plus de persévérance que les Allemands notamment durant l’été et l’automne 2020. » La recette du succès ? Une approche participative – aucun de ces pays n’a connu de confinements stricts –, une forte activité de tests, la recherche active des contacts et la mise en œuvre rigoureuse des quarantaines, la fermeture des écoles, l’obligation du port du masque dans les transports et lieux publics, la promotion continue du télétravail.

Un combiné de facteurs complexes, bien loin de la simple incitation et autorégulation citoyenne. Car l’épidémiologiste l’affirme, une chose est certaine lors de cet hiver : « Le seul recours à la participation citoyenne qui avait plutôt bien marché pour la première vague, même dans les pays démocratiques germanophones et nordiques d’Europe, ou d’Asie, semble avoir atteint ses limites au seuil de la deuxième vague. Même le Japon confine la région de Tokyo. » Le modèle suédois est un échec, mais c’est loin d’être le seul.