Affaire Carlos Ghosn : Le Japon toujours hanté un an après sa fuite

RETROSPECTIVE Retour sur l’une des affaires les plus marquantes de ces deux dernières années

20 Minutes avec AFP
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Carlos Ghosn lors de sa conférence de presse, le 8 janvier 2020, au Liban.
Carlos Ghosn lors de sa conférence de presse, le 8 janvier 2020, au Liban. — JOSEPH EID / AFP

Un fiasco dont les répercussions continuent un an après de hanter le pays. Le 31 décembre 2019, le Japon se réveillait en découvrant la fuite au Liban de Carlos Ghosn, l’ancien grand patron de Renault-Nissan, inculpé pour malversations financières.

L’homme d’affaires, en liberté sous caution au Japon avant son procès, s’est évaporé deux jours plus tôt de Tokyo pour rejoindre Osaka (ouest du pays) en train avec deux complices. Le Franco-libano-brésilien est arrivé à Beyrouth le 30 décembre après une correspondance à Istanbul, soupçonné d’avoir échappé aux contrôles à l’aéroport d’Osaka en étant caché dans un caisson de matériel audio.

« Je n’ai pas fui la justice, j’ai échappé à l’injustice »

Les autorités japonaises, comme sonnées, mettront plusieurs jours pour réagir officiellement. Leur demande d’extradition a été rapidement rejetée, Beyrouth n’ayant pas d’accord en ce sens avec Tokyo. Visé par une demande d’arrestation via Interpol, Carlos Ghosn se retrouve toutefois bloqué au Liban depuis lors. « Je n’ai pas fui la justice, j’ai échappé à l’injustice » a-t-il martelé début janvier lors d’une conférence-spectacle à Beyrouth devant les caméras du monde entier. Mais ce rebondissement spectaculaire n’a pas mis fin à « l’affaire Ghosn » au Japon, ni à l’étranger où elle a de nombreuses ramifications.

Un procès pénal s’est ouvert mi-septembre à Tokyo pour juger l’ancien responsable juridique de Nissan, l’Américain Greg Kelly, arrêté au Japon le même jour que Carlos Ghosn en novembre 2018 et qui clame comme lui son innocence. Greg Kelly est accusé d’avoir illégalement et sciemment omis de mentionner dans les rapports boursiers de Nissan une rémunération équivalente à 73 millions d’euros que Carlos Ghosn était censé toucher ultérieurement. Il encourt jusqu’à dix ans de prison. Un acquittement de Greg Kelly serait une « terrible humiliation » pour les procureurs nippons et ferait aussi « triompher » Carlos Ghosn, a commenté Stephen Givens, avocat d’affaires basé à Tokyo, dans une tribune parue en octobre sur le site Nikkei Asia. « Les procureurs se sont mis dans une situation sans issue. N’attendez pas un happy end », a-t-il ajouté.

Détention arbitraire au Japon

Un autre procès a démarré en juillet à Istanbul pour juger sept membres de la société turque propriétaire du jet privé loué pour l’exfiltration de Carlos Ghosn. Et aux Etats-Unis, deux complices présumés de sa fuite, l’ancien Béret Vert Michael Taylor et son fils Peter, ont été arrêtés en mai en vue d’être extradés au Japon. Mais ils ont déposé en novembre un nouveau recours contre leur extradition, dans la foulée d’un avis consultatif du Groupe de travail des Nations Unies sur la détention arbitraire, lequel avait conclu que le processus d’arrestation et de détention au Japon de Carlos Ghosn était fondamentalement inéquitable.

Tokyo a jugé « totalement inacceptable » l’avis de ce groupe d’experts indépendants. Le ministère japonais de la Justice a néanmoins lancé cette année une réflexion sur d’éventuelles réformes du système judiciaire nippon, qualifié de « justice de l’otage » par ses détracteurs, une expression qui s’est mondialement répandue depuis l’affaire Ghosn. Ce système se caractérise notamment par la longueur de ses gardes à vue : jusqu’à 23 jours pour un seul motif d’arrestation. Les interrogatoires pendant cette phase se déroulent par ailleurs sans avocat.

Des procès ouverts dans plusieurs pays

Ces conditions rendent les suspects « extrêmement vulnérables » et les incitent à passer aux aveux, a récemment déploré Megumi Wada, ancienne membre de l’équipe de défense de Carlos Ghosn au Japon et chercheuse à la Fédération japonaise des barreaux (JFBA). Une vaste réforme paraît cependant irréaliste. Même la JFBA, guère écoutée par le gouvernement et évitant soigneusement d’évoquer le cas Ghosn, se borne essentiellement à réclamer le respect de droits gravés dans la Constitution japonaise. Un autre débat interne porte sur un éventuel durcissement du système de liberté sous caution du pays. L’usage du bracelet électronique, inexistant actuellement au Japon, est notamment à l’étude.

Nissan continue par ailleurs de poursuivre son ancien grand patron, lui réclamant quelque 80 millions d’euros de dommages-intérêts dans un procès civil au Japon. Carlos Ghosn demande lui-même à Nissan et Mitsubishi Motors des millions d’euros d’indemnités via une procédure aux Pays-Bas, et s’est engagé dans un contentieux similaire avec Renault. Il est aussi concerné par plusieurs enquêtes judiciaires en France, portant notamment sur des soupçons d’abus de biens sociaux chez Renault et la filiale néerlandaise de Renault-Nissan, RNBV.