Tunisie : Dix ans après la mort de Mohamed Bouazizi, la révolution est encore inachevée

JASMIN La Tunisie est enlisée dans la crise économique et politique, mais peut-être aussi parce que, dix ans après la révolution, celle-ci n’est pas encore terminée

Rachel Garrat-Valcarcel

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Des manifestations ont eu lieu à Sidi Bouzid, le 17 décembre, dix ans après la mort de Mohamed Bouazizi.
Des manifestations ont eu lieu à Sidi Bouzid, le 17 décembre, dix ans après la mort de Mohamed Bouazizi. — Riadh Dridi/AP/SIPA
  • Le 17 décembre 2010, Mohamed Bouazizi se donnait la mort pour protester contre la misère et la précarité de la jeunesse tunisienne. Sa mort, après des semaines de manifestations, finira par provoquer la chute du régime dictatorial de Ben Ali.
  • Si la Tunisie s’en sort certainement mieux que la plupart des autres pays qui ont connu leur « Printemps arabe », sa situation politique et économique reste difficile.
  • D’après les expertes interrogées par 20 Minutes, il ne faut pas trop vite juger la révolution tunisienne comme un échec. Un processus révolutionnaire, c’est long et dix ans, c’est court.

Qui pouvait dire, il y a dix ans, au lendemain du suicide de Mohamed Bouazizi, à Sidi Bouzid, en Tunisie, que cet évènement serait l’étincelle des Printemps arabes, qui allaient bouleverser une partie de l’Afrique du Nord et du Proche-Orient ? De la Tunisie à la Libye, de l’Egypte à la Syrie. Une décennie plus tard, la Tunisie apparaît sans doute comme le pays qui s’en est le mieux sorti à côté d’une Egypte revenue au statut quo ante, d’une Syrie saignée par la guerre civile et d’une Libye en plein chaos.

« Des institutions démocratiques ont été mises en place et elles existent toujours, c’est déjà une grande réussite », juge Amel Boubekeur, sociologue à l’EHESS, interrogée par 20 Minutes. Mais, au-delà de ça, dix ans après, le jasmin paraît fané. « Le pays est en crise », reconnaît de son côté, la politologue spécialiste de la Tunisie, Aude-Annabelle Canesse. La faute à quoi ou la faute à qui ? Les avis divergent.

Des arrangements politiques et une crise économique

Amel Boubekeur accuse les partis politiques, coupables de marginaliser les institutions pour faire avancer leurs agendas particuliers. « Il y a eu très tôt une perte d’intérêt pour les élections, pourtant plus ou moins transparentes. Car s’il y a bien une compétition multipartite, celle-ci est comme privatisée. » Entre les islamistes d’un côté et les revenants de l’ancien régime dictatorial de Ben Ali, difficile pour les nouveaux entrants d’émerger lors d’élections qui n’ont « pas d’impacts concrets sur la vie des Tunisiens ». « On parle parfois de consensus dans la classe politique, je pense qu’il faut plutôt parler d’arrangements. »

Aude-Annabelle Canesse, experte pour le compte d’organisations internationales, est moins dure avec le personnel politique, mettant plutôt l’accent sur la crise économique dont le pays ne se sort pas. « On dit beaucoup que c’est la faute de la révolution, je crois que c’est plutôt l’effondrement du système économique libéral mis en place par Ben Ali, basé sur l’export, qui provoque la situation d’aujourd’hui. » La situation internationale, avec le terrorisme qui a plusieurs fois frappé la Tunisie, a aussi miné le tourisme, secteur fondamental de l’économie locale.

Une nostalgie limitée

La population, qui a vu son niveau de vie baisser, en raison d’une inflation galopante, se retrouve aussi avec une administration moins efficace que sous Ben Ali. Elle est enlisée, « lasse », reconnaît la Aude-Annabelle Canesse. Et il existe, ici où là, une certaine nostalgie, un « c’était mieux » avant. « Mais c’est un grand classique des révolutions, coupe tout de suite Amel Boubekeur. Cette romantisation de l’époque Ben Ali, c’est en creux, une critique des élites politiques d’aujourd’hui. » « Et puis c’est facile de dire que c’était mieux avant quand on avait la carte du parti qui donnait des passe-droits dans la vie quotidienne », souffle Aude-Annabelle Canesse.

« Pas grand monde ne voudrait revenir à avant », pense Amel Boubekeur. Un sentiment confirmé par Aude-Annabelle Canesse, qui rappelle les prisonniers politiques, le parti unique, la fermeture du pays sous Ben Ali. « Au moment de la révolution il y a eu un grand bouleversement politique. La situation ne peut pas être tout de suite stable : Et puis, ce n’est pas forcément de mauvais augure. C’est normal. Il y a un grand changement par rapport aux années Ben Ali et Bouguiba. Et dans l’opinion il y a aussi des gens qui considèrent que la situation actuelle est le prix à payer de la démocratie », relate la politologue.

La démocratie, c’est instable

« Il y a de l’instabilité politique mais c’est une conséquence de la liberté d’expression et du multipartisme », ajoute Aude-Annabelle Canesse, qui parie sur une nouvelle génération de journalistes qui se forme et émerge dans un pays et un pouvoir ayant changé son rapport aux médias. « Il faut aussi parler du foisonnement culturel créé par la révolution, très impressionnant », insiste-t-elle. L’experte, qui a vécu plusieurs années en Tunisie avant et après la révolution, résume les changements qui ont eu lieu depuis dix ans en une formule : « Oui, on peut voir des femmes en niqab dans la rue, ce qui n’aurait jamais été le cas avant. Mais dans la même journée, j’ai aussi pu voir des jeunes fumer du cannabis, ça aussi ça n’aurait pas été possible. »

Même si elle pensait que ça irait plus vite, et qu’elle constate des blocages ces dernières années, Aude-Annabelle Canesse se « refuse à penser que c’est fini ». Les deux spécialistes insistent sur le fait qu’un processus révolutionnaire, c’est long. Surtout dans le cas d’un pays, la Tunisie, qui parait de loin, sans tradition démocratique. « Le rééquilibrage des pouvoirs n’est pas parachevé, observe Amel Boubekeur. Depuis dix ans, une culture de la manifestation est apparue et ça n’a jamais cessé. Parce que le paysage politique s’est figé, on a dit que la révolution était finie. Mais sur le terrain, la révolte continue. »