Coronavirus : Le Royaume-Uni a-t-il le vaccin avant tout le monde grâce au Brexit ?

UNION EUROPEENNE Le Royaume-Uni est le premier pays au monde à valider le vaccin Pfizer-BioNtech. Un succès qu'il estime devoir au Brexit. A tort ?

Jean-Loup Delmas

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Boris Johnson vérifiant un laboratoire britannique traitant de vaccin contre le coronavirus
Boris Johnson vérifiant un laboratoire britannique traitant de vaccin contre le coronavirus — Kirsty Wigglesworth/AP/SIPA
  • Ce mercredi, le Royaume-Uni a validé le vaccin Pzifer-BioNtech, ne devenant rien de moins que le premier pays au monde à le faire.
  • Une avance sur le reste du globe que de nombreux politiciens britanniques estiment devoir au Brexit et au départ d’une Union Européenne trop lente et bureaucratique.
  • En réalité, la manœuvre opérée, offrant un gain de temps marginal, s’est totalement déroulée dans le cadre de l’Union Européenne.

On s’est tellement moqué des Britanniques et de leur enlisement dans ce Brexit sans queue ni fin qu’il fallait bien se douter que dès que l’occasion se présenterait, ils voudraient prendre leur revanche. L’aubaine est venue avec l’autorisation ultra-express du vaccin Pfizer-BioNtech outre-manche​, ce mercredi 2 décembre, soit avant les Américains, l’Union l’Européenne, et tout le reste du globe. Une rapidité rendue possible « grâce au Brexit », à en croire le secrétaire d’Etat britannique à la Santé, Matt Hancock, au micro de Times Radio le jour même.

Un tacle aux 27 trop tentant pour ne pas être bientôt partagé par de nombreux politiques. Jacob Rees-Mogg, leader conservateur de la Chambre des communes reprenait de volée : « Nous n’avons pu approuver ce vaccin si rapidement que parce que nous avons quitté l’Union européenne. » En version lyrique par Alok Sharma, secrétaire d’Etat aux affaires : « Dans les années à venir, nous nous souviendrons de ce moment comme du jour où le Royaume-Uni a mené la charge de l’humanité contre cette maladie ». Rien que ça.

Beau joueur et amateur du Comte de Monte-Cristo, on ne peut qu’applaudir ces saillies et cette revanche froide. Mais aussi clinquants soient-ils, les propos sont-ils justifiés ? Est-ce réellement le Brexit qui a rendu possible une telle rapidité d’exécution ?

Un Brexit ? Quel Brexit ?

Premier point de contre-argument, et non des moindres, le Royaume-Uni est pour le moment toujours membre de l’Agence européenne des médicaments, et ce, jusqu’au 31 décembre prochain. Sabine Saurugger, professeure des universités en science politique et directrice de la recherche à Sciences Po Grenoble et spécialiste du Royaume-Uni et de la juridiction européenne, explique : « Tout Etat membre de l’Union Européenne peut demander une dérogation par rapport au calendrier de l’Agence européenne des médicaments en évoquant des raisons d’urgence sanitaire ». Rien à voir donc avec le Brexit.

La décision de ce vaccin ultra-rapide serait même autant politique que sanitaire : « Il s’agit là d’un petit joker diplomatique, qui est sorti pour des raisons clairement politique et de soft-power dans une situation où le Royaume-Uni a de grandes difficultés à trouver un accord sur le Brexit. » Un choix qui permettrait aussi d’oublier les problèmes de politique interne, entre une gestion de crise sanitaire désastreuse lors de la première vague, la récession économique et ce fameux divorce européen encore plus poussif que le couple Ross et Rachel.

Rien ne sert de courir, il faut partir à point

Cette décision aurait donc pu être prise par n’importe quel pays de l’Union Européenne, même sans velléité de départ de l’UE, et l’avance prise est plus par choix volontaire de la part de l’Union Européenne que l’exemple même de la lenteur de son administration ou de sa technocratie. « Les 27 ont décidé de prendre quelques semaines de plus pour ne pas accélérer encore les processus de validation, dans un contexte de méfiance autour d’un vaccin qui serait trop hâtif. C’est aussi un choix qui se défend », argumente Sabine Saurugger.

Antoine Flahault​, épidémiologiste et directeur de l’Institut de santé globale à la faculté de médecine de l’université de Genève, approuve : « Les 27 ne court-circuiteront pas les processus d’évaluation scientifique qui sont d’ailleurs définis par les règlements de l’Agence Européenne du Médicament, et cela me semble plutôt sain ». C’est d’ailleurs l’argument avancé par Stella Kyriakides, la commissaire européenne en charge de la Santé : « La sécurité des vaccins est la priorité numéro un. Il doit être clair pour tous que les vaccins seront évalués en fonction de leur sécurité, de leur qualité et de leur efficacité ». Car si la symbolique est forte pour le Royaume-Uni, le gain de temps serait minimal : trois semaines, l’Agence médicale européenne devant s’exprimer le 29 décembre sur la question.

Vaccin mondial plus qu’une victoire nationale

Antoine Flahault​ balaie de fait l’idée d’une Union européenne trop lente : « Personne, à ma connaissance, ne cherche aujourd’hui dans ce dossier à "prendre son temps". Une fois approuvés, les vaccins devront être administrés le plus rapidement possible, mais avec toutes les garanties de sécurité et de suivi nécessaires, sans jamais confondre vitesse et précipitation. »

Surtout, faire croire à une victoire nationale britannique à propos d’un vaccin américain et allemand semble passer quelque peu à côté de l’incroyable mondialisation que fut la création d’un vaccin record. L’épidémiologiste l’atteste, les agences médicales communiquent énormément entre elles pour partager leurs résultats et leurs analyses. Mais les fantasmes ont la vie dure, surtout dans un pays qui a connu un empire où le soleil ne se couchait jamais. Sabine Saurugger : « Le Royaume-Uni se considère toujours comme un chef de file du Commonwealth, et sortir le vaccin en premier permet de refaire naître cette illusion d’importance et de puissance mondiale. » Relire à ce propos la citation d’Alok Sharma au début de cet article.

Un mirage d’autant plus illusoire que la validation du vaccin est loin d’être l’étape la plus complexe du processus. Antoine Flalhaut : « La question n’est donc pas de gagner quinze jours sur ses voisins. Il faut organiser rapidement dans chaque pays une infrastructure permettant l’acheminement des vaccins vers les groupes prioritaires qui ont été décidés. Certains de ces vaccins nécessitent une chaîne de froid et une logistique lourde, ce qui complique encore l’opération. » De là dépend principalement le succès de la politique sanitaire. Et c’est à ce moment-là qu’on pourra vraiment juger de la force ou non du Royaume-Uni face à l’Union Européenne.