Lors d'une manifestation organisée par le pouvoir éthiopien en faveur de l'armée, à Addis Abeba.
Lors d'une manifestation organisée par le pouvoir éthiopien en faveur de l'armée, à Addis Abeba. — Mulugeta Ayene/AP/SIPA

INTERVIEW

Si l'Ethiopie « n’offre pas une piste de réconciliation, un jour ou l’autre les combats reprendront », pense Pascal Boniface

Propos recueillis par Rachel Garrat-Valcarcel

Le directeur de l’Iris, Pascal Boniface, redoute que la victoire militaire clamée par le premier ministre éthiopien ne soit que de courte durée

Dans le conflit armé qui voit s’affronter le pouvoir éthiopien et la région dissidente du Tigré depuis le 4 novembre, l'Ethiopie clame sa victoire. Le premier ministre, Abiy Ahmed, affirme que son armée s’est emparée de la capitale du Tigré, Mekele. Si l’armée éthiopienne affirme cesser les combats, les forces tigréennes, elles, disent ne rien lâcher. Pascal Boniface, le directeur de l’Iris (Institut des relations internationales et stratégiques), interrogé par 20 Minutes, ne voit aucune solution autre que politique pour solder le conflit entre le Tigré et Addis Abeba.

Dans une note que vous avez récemment écrite sur la situation en Ethiopie vous expliquiez qu’aucune solution durable ne sortirait d’un conflit armé. Avec la prise de la capitale du Tigré par les forces éthiopiennes, c’est le scénario qui semble se dessiner…

Oui, effectivement. Le premier ministre éthiopien pense avoir obtenu une victoire militaire, ce qui est partiellement vrai, mais cela ne résout rien. Car le chef des forces tigréennes a dit qu’il n’arrêterait pas le combat. Le seul point positif, dont on peut se féliciter, c’est l’annonce de la fin des combats de la part de l’armée éthiopienne. Cela pourrait permettre l’arrivée de l’aide humanitaire, qui était jusque-là bloquée. Mais en termes politiques, cela ne va rien résoudre. On peut même craindre une permanence des combats. L’histoire montre que dans ce genre de conflits il n’y a jamais de solutions militaires, uniquement des solutions politiques. Or, les éléments d’informations que l’on a laissent à penser que le premier ministre croit qu’une victoire militaire lui permet d’obtenir automatiquement une victoire politique, sans négocier avec les Tigréens. A moyen ou long terme cela paraît être une erreur grave.

Pour une solution politique on imagine une médiation des voisins, alors que l’Ethiopie est le siège de l’Union africaine : en l’espèce qu’en est-il ?

Il y a eu de nombreuses médiations des autres pays africains qui sont venus et ont demandé au premier ministre de cesser les combats. Il n’y a pas donné suite. Lui voulait parvenir à la capitale du Tigré avant de mettre fin aux combats. Des demandes sont aussi venues d’autres puissances extérieures, comme celle du secrétaire général de l’ONU. Le fait que les Etats-Unis soient dans une période où ils sont complètement absents de la scène internationale ne facilite pas les choses. Et les Chinois, les plus proches alliés de l’Ethiopie, n’ont pas pour habitude d’intervenir dans ce genre d’affaire.

En prenant la capitale du Tigré, l’avantage de l’Ethiopie n’est pas encore décisif ?

Pour le moment, Abiy Ahmed, le premier ministre, a fait parler la voix des armes. Seulement, s’il n’offre pas une piste de réconciliation aux Tigréens, un jour ou l’autre les combats reprendront. Et on sait que dans ce type de situation il peut y avoir des séquences de guérilla. Ce n’est pas parce qu’on conquiert la capitale d’un pays ou d’une région que la paix advient et que les combats cessent. On a de multiples exemples contraires, de l’Afghanistan à l’Irak. La supériorité militaire ne permet pas de diriger une population contre son gré.

L’Ethiopie est une mosaïque de plusieurs ethnies

Ce qui est certain, c’est que la réaction très forte, voire excessivement forte, du premier ministre éthiopien, s’explique par la peur que la révolte du Tigré soit un précédent. Et donc que par la suite d’autres ethnies demandent à leur tour leur indépendance. Ahmed Abiy craint que la sécession d’une région soit, non pas la fin d’un processus, mais le début d’un autre. A partir de là, c’est l’existence même de l’Ethiopie qui pourrait être mise en cause. Seulement, vouloir maintenir par la force une fédération, comme la Serbie l’a fait pour la Yougoslavie, ne conduit généralement pas à la possibilité du maintient de cette fédération. On ne maîtrise pas durablement un peuple qui veut l’indépendance par la force. On peut éventuellement le maîtriser par la négociation, par la solution politique, par l’aménagement du fédéralisme… Mais par la force, tôt ou tard, ça ne fonctionne pas car ça oblige à une répression permanente. Et on peut penser que la répression va plus fouetter et stimuler la volonté d’indépendance des Tigréen que l’inverse.

Les Tigréens ont récemment perdu un pouvoir qu’ils ont longtemps tenu à Addis Abeba, la capitale de l’Ethiopie. L’indépendance, c’est vraiment l’intention du Tigré ?

Les Tigréens ne demandent pas formellement l’indépendance. Ils voulaient mettre en place des institutions et un processus électoral sans l’aval de la capitale. C’est ce qui a fait craindre que, petit à petit, on s’achemine vers l’indépendance. Ça a en tout cas été vu comme tel mais si ce n’est pas revendiqué officiellement. Mais l’enchaînement de la violence peut conduire à ce qu’à terme l’indépendance puisse devenir l’objectif des Tigréens, s’ils estiment que la répression est trop forte.

Ça veut dire que la réaction du pouvoir éthiopien est disproportionnée ?

Ce qui est sûr, c’est qu’elle est excessive dans l’usage de la force, évidemment. Mais les Tigréens en ont aussi fait usage : les massacres ne sont pas unilatéraux. Ils ont usé de la violence sur d’autres ethnies que la leur, notamment l’ethnie du premier ministre, les Oromo. Dans ce type de conflit, on sait très bien qu’il n’y pas les bons d’un côté et les méchants de l’autre, ni des innocents et des coupables. Chacun se livre à des exactions. Quand on analyse ce qui s’est passé dans les années 1990 en Yougoslavie, on voit que la haine appelle à la haine et que, très rapidement, les positions deviennent irréconciliables.