Présidentielle américaine : « On ignore encore si Donald Trump quittera la Maison-Blanche le 20 janvier »

INTERVIEW Alexis Pichard, chercheur en civilisation américaine, explique comment va se dérouler la transition lancée par Donald Trump envers Joe Biden, président élu

Propos recueillis par Jean-Loup Delmas

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Comment se déroulera la transition présidentielle amorcée par Donald Trump ce lundi soir ?
Comment se déroulera la transition présidentielle amorcée par Donald Trump ce lundi soir ? — usan Walsh/AP/SIPA
  • Ce lundi soir, Donald Trump a indiqué que l’agence gouvernementale chargée du transfert du pouvoir allait faire le nécessaire pour amorcer les protocoles de transition.
  • C’est la première fois que le président déchu lance une amorce de passation de pouvoir avec Joe Biden, après des semaines passées à nier sa défaite.
  • Pourtant, rien ne permet encore de tabler sur une transition calme et pacifique, selon Alexis Pichard, chercheur en civilisation américaine.

Après avoir totalement nié pendant des semaines sa défaite lors de l’élection présidentielle américaine, Donald Trump a finalement donné son feu vert ce lundi soir au processus de transfert du pouvoir à Joe Biden.

Dans une série de tweets, l’actuel locataire de la Maison-Blanche a indiqué recommander « dans l’intérêt supérieur de notre pays » que l’agence gouvernementale chargée du transfert du pouvoir fasse « ce qui est nécessaire concernant les protocoles, et j’ai demandé à mon équipe de faire de même ». L’équipe de Joe Biden a aussitôt pris note d’une étape permettant « un transfert du pouvoir pacifique et sans accroc ».

Donald Trump a toutefois indiqué croire encore en ses chances de victoire et mener « un combat juste » pour cela. Alexis Pichard, chercheur en civilisation états-unienne et auteur de Trump et les médias, l’illusion d’une guerre ? (éd. VA Press), explique les différentes suites que pourrait avoir cette amorce de transition.

Comment la transition se passe-t-elle traditionnellement ?

La transition se déroule très souvent de manière pacifique, même dans les cas où il s’agit d’un changement de parti. Le président sortant et le président élu collaborent étroitement dès l’annonce des résultats du scrutin sur tous les grands dossiers en cours et à venir. Le président sortant communique notamment toutes les informations classées top secret relatives aux questions de sécurité intérieure et extérieure.

Les exemples de bonne transition ne manquent pas : Barack Obama a encore rappelé récemment à quel point son prédécesseur républicain George W. Bush avait facilité sa prise de fonction. Rares sont les cas où la transition entre administrations fut calamiteuse : on se souvient néanmoins de la passation de pouvoir entre Hoover et Roosevelt après l’élection de 1932 qui se fit dans la douleur sur fond de crise économique, ce qui mena d’ailleurs à la réduction de la période de transition de quatre à deux mois. Originellement, le « President-Elect » (président élu) prenait les rênes des États-Unis en mars (au lieu de janvier).

Donald Trump a annoncé continuer à croire en une victoire. Peut-on dès lors parler d’une officialisation de transition depuis lundi soir ou est-ce juste une amorce ?

Donald Trump est sur une ligne de crête depuis quelque temps : il fait des déclarations ambiguës dans lesquelles il semble concéder la défaite pour mieux se raviser par la suite et dire qu’il ira jusqu’au bout des recours. Il paraît ainsi progressivement préparer sa sortie au gré de ses revers juridiques – environ 30 jusqu’ici – tout en refusant de passer pour un « loser » auprès de ses troupes, d’où cet équilibre constant mais instable entre des marques de capitulation et des invectives tous azimuts pour dénigrer le scrutin.

Sa décision ce lundi soir d’avaliser l’ouverture du processus de transition est une parfaite illustration de ce comportement bipolaire : sur Twitter, il a annoncé avoir donné son feu vert dans l’intérêt du pays, en précisant cependant que les recours juridiques se poursuivront et qu’il pense « que nous serons victorieux ».

Une fois que les équipes travaillent ensemble à la transition comme Donald Trump le souhaite, qu’est-ce qui est permis à la future administration Biden ?

La future administration Biden va recevoir des informations secret-défense et elle pourra enfin rencontrer les agences ministérielles, et mobiliser des fonctionnaires pour l’aider à organiser la transition. L’accès à des informations confidentielles permettra notamment à Joe Biden et à ses équipes de mieux préparer la stratégie sanitaire qu’ils souhaitent mettre en place dès janvier pour juguler la pandémie de coronavirus. On imagine en effet difficilement Donald Trump collaborer avec son successeur sur une réponse sanitaire gouvernementale commune…

Enfin, il ne faut pas négliger l’aspect financier de la transition : l’aval de Donald Trump permet de débloquer quelque 6 millions de dollars que Joe Biden va pouvoir utiliser afin de constituer son futur gouvernement et nommer des milliers de collaborateurs à des postes de fonctionnaires vacants.

Y a-t-il encore un risque que la transition se passe mal ?

En soi, le fait d’avoir retardé de vingt jours la transition constitue déjà une paralysie majeure qui a contraint les équipes de Joe Biden à travailler de manière autonome sans avoir accès à tout un ensemble d’informations qui leur aurait permis de prendre de l’avance sur certaines affaires d’importance, comme la pandémie du coronavirus. L’administration Trump pourra toujours mettre des bâtons dans les roues du futur locataire de la Maison-Blanche en ne donnant pas accès à tous les dossiers, par exemple. Mais, si Donald Trump souhaite véritablement servir l’intérêt général, comme il l’a annoncé dans ses tweets lundi soir, tout porte à croire qu’une passation de pouvoir en bonne intelligence va avoir lieu.

Reste un point d’interrogation crucial : nul ne sait à ce jour quand le président déchu reconnaîtra sa défaite publiquement, de même on ignore encore s’il quittera la Maison-Blanche le 20 janvier prochain. En tout cas, Joe Biden et Nancy Pelosi ont déjà prévenu : s’il refuse de partir, Trump sera délogé manu militari par le secret service. Une sortie de scène spectaculaire digne de cette présidence « téléréelle ».