«Les Américains savent que ce n'est pas un magicien qui arrive à la Maison Blanche»

INTERVIEW Thomas Snégaroff, spécialiste des Etats-Unis et co-auteur de «L'unité réinventée, Les présidents américains face à la nation» (Ellipses), revient sur l'espoir suscité par Barack Obama...

Propos recueillis par Catherine Fournier

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Installation du portrait d'Obama de l'artiste Shepard Fairey à la National Portrait Gallery à Washington, le 17 janvier 2009.
Installation du portrait d'Obama de l'artiste Shepard Fairey à la National Portrait Gallery à Washington, le 17 janvier 2009. — J. SAMAD / AFP
Barack Obama va endosser son costume de 44e président des Etats-Unis mardi. Son investiture, qui s'annonce historique, n'est-elle pas à la mesure de l'espoir qu'il incarne?

Son élection a en effet suscité un vent d'espoir aux Etats-Unis comme dans le reste du monde. Les Américains, toutefois, sont réalistes. Ils savent que ce n'est pas un magicien qui arrive à la Maison Blanche. Selon un récent sondage, même si 79% se disent confiants vis-à-vis de son action, 17% seulement pensent qu'il va résoudre la crise économique. Obama lui-même n'aborde pas le sujet de façon trop optimiste.

Dans son discours, il a effectivement reconnu que la pente serait raide et la route longue...

Oui. Et il a surtout appelé les citoyens américains à se sacrifier pour surmonter les épreuves auxquelles fait face le pays. En cela, Barack Obama se place dans la droite lignée de Roosevelt, Carter ou encore Reagan. C'est une idée très américaine: il faut accepter la défaite pour mieux gagner la partie au final. Sur ce terrain, le sénateur de l'Illinois ne joue pas la carte du changement. Il se repose sur les idéaux historiques de l'Amérique, portés par les pères fondateurs de la Constitution, détenteurs de «la force et de l'unité de la nation». Dans l'opinion, les difficultés actuelles sont le fait d'hommes et de femmes qui n'ont pas respecté ces fondements. Barack Obama devrait prononcer un long discours en ce sens.

N'est-ce pas étonnant pour un homme qui a fait toute sa campagne sur le slogan «We can change» (nous pouvons changer)?

Le changement s'opère surtout par rapport à l'administration précédente, qui a atteint des sommets d'impopularité, et par le fait qu'un noir accède pour la première fois à Maison blanche. Mais pour le reste, Barack Obama s'inscrit dans la continuité et l'unité. C'est comme cela qu'il parviendra à faire voter des mesures difficiles au Congrès. Car il ne faut pas oublier que les démocrates n'ont pas obtenu les 60 sièges nécessaires au Sénat pour faire barrage à l'opposition républicaine.

N'est-ce pas un jeu d'équilibriste difficile?

Barack Obama, pragmatique plutôt qu'idéologue, joue en effet sur les deux tableaux. D'un côté, il annonce un plan de relance avec une politique de grands travaux et d'énergies renouvelables chère aux démocrates, d'un autre côté, il indique qu'il va procéder à une baisse d'impôts de 300 milliards de dollars (près de 229 milliards d'euros), très dans la veine républicaine. Certains lui reprochent de vouloir gagner tout le monde, au prix de la cohérence et au risque de radicaliser les deux camps. Surtout, beaucoup craignent de voir le déficit des Etats-unis, déjà très élevé, exploser. Il n'est pas dit que les Américains utilisent leur ristourne de 1.000 dollars d'impôts pour acheter des produits américains. C'est un pari très risqué. En quelque sorte, la crise lui a en partie permis d'être élu mais peut aussi le conduire à sa perte.

Et sur le plan international? Les espoirs ne risquent-ils pas eux aussi d'être déçus?

Barack Obama va s'employer à sortir de l'unilatéralisme de Bush, qui a nui à l'image des Etats-Unis à l'étranger. Preuve en est, ses partenaires ne l'attendent plus pour mener des actions sur le plan diplomatique, que ce soit l'Union européenne ou le monde arabe. Obama a donc annoncé qu'il discuterait avec tout le monde, y compris au Proche-Orient. Le conflit à Gaza va d'ailleurs l'obliger à se positionner tout de suite sur la question du soutien inconditionnel à Israël: Obama va-t-il prolonger cette tradition diplomatique américaine ou faire bouger les lignes? Une chose est sûre, l'objectif principal d'Obama reste l'intérêt des Etats-Unis. Là encore, son discours devrait faire écho à celui de Ronald Reagan lors de son investiture en 1981. Le Président d'alors avait eu ces mots: «L'Amérique est aujourd'hui le dernier et le meilleur espoir de l'humanité.»