Attentat en Autriche : « Personne ne prédisait des attentats à Vienne », explique le politologue François-Bernard Huyghe

INTERVIEW François-Bernard Huyghe, directeur de recherche à l’Iris (Institut de relations internationales et stratégiques) revient sur les fusillades meurtrières qui se sont produites lundi soir en plein centre de Vienne

Propos recueillis par Thibaut Chevillard (avec Cl.G.)

— 

Des amateurs de musique escortés à la sortie de l'opéra de Vienne, le 2 novembre 2020.
Des amateurs de musique escortés à la sortie de l'opéra de Vienne, le 2 novembre 2020. — JOE KLAMAR / AFP
  • Deux hommes et deux femmes ont été tués, lundi soir à Vienne, dans attaque qualifiée « terroriste » par le chancelier Sebastian Kurz. En outre, une quinzaine de personnes ont été hospitalisées, dont sept dans un état grave.
  • L'auteur présumé de l'attentati est un « sympathisant » de Daesh, originaire de Macédoine du Nord. Il avait été condamné en 2019 pour avoir tenté de rejoindre la Syrie, a annoncé le ministre autrichien de l’Intérieur.
  • Pourquoi le pays, si discret sur la scène internationale, a-t-il été ciblé par les terroristes ? Pour le savoir, 20 Minutes a posé la question à François-Bernard Huyghe, directeur de recherche à l’Iris (Institut de relations internationales et stratégiques).

EDIT du 3 novembre à 19h50 : ajout de la revendication par Daesh.

A son tour, l’Autriche frappée par le terrorisme. Au moins quatre personnes ont été tuées, lundi soir à Vienne, lors d’une attaque qui s’est déroulée en plein cœur de la capitale autrichienne, près d’une importante synagogue et de l’opéra. L’auteur, neutralisé par la police, est un « sympathisant » de Daesh, originaire de Macédoine du Nord, ont annoncé ce mardi les autorités autrichiennes. Il n’y a pas de preuve de l’existence d’un deuxième assaillant à ce stade de l’enquête, a précisé le ministre autrichien de l’Intérieur, Karl Nehammer, au lendemain de l' attentat.

Pourquoi ce pays a-t-il été pris pour cible les terroristes ? 20 Minutes a interrogé François-Bernard Huyghe, directeur de recherche à l’Iris (Institut de relations internationales et stratégiques), auteur de plusieurs livres sur le terrorisme*.

L’Autriche a-t-elle déjà été menacée par le terrorisme ?

Non et, pour les Autrichiens, c’est très certainement une surprise. Personne ne prédisait des attentats à Vienne. Une situation bien différente de la France qui, elle, est très exposée et qui ne reçoit pas un soutien immense des Occidentaux. Le New York Times a même sous-entendu que si la France était ciblée, c’était à cause du sécularisme à la française – ce que l’on appelle laïcité – et de notre passé colonial.

Les Autrichiens n’ont pas vraiment pris position sur les caricatures de Mahomet et ne faisaient pas partie de la coalition internationale qui est intervenue en Syrie ou en Irak. La dernière fois qu’ils se sont battus contre les Turcs, c’était en 1683, quand l’Empire ottoman a essayé d’envahir Vienne ! C’est un pays de 8 millions d’habitants assez discret. Pourquoi ça tombe sur eux ? La question reste en suspens.

Selon les dernières déclarations du gouvernement autrichien, l’assaillant semble avoir agi seul. Si cela est avéré, qu’est-ce que cela nous dit de cette attaque ?

S’il s’agit bien d’un seul assaillant qui a couru dans six points-clés de Vienne, la principale différence avec les attaques récentes concerne l’utilisation d’armes semi-automatiques. Les attentats enregistrés au cours des dernières années ont été commis à l’arme blanche ou avec un véhicule. Quant au port d’une fausse ceinture d’explosifs pour avoir la certitude d’être abattu par la police, il ne s'agit pas d'une nouveauté en Europe.

Contrairement à ce que l’on pouvait penser initialement, lorsque la présence de complices était soupçonnée, l’attentat de Vienne ne marquerait donc pas une tendance de l’Etat islamique ou d’un groupe s’en réclamant à organiser des commandos sur le modèle du 13-Novembre , par exemple.

Est-ce que, selon vous, cette attaque marque le retour de la menace terroriste en Europe ?

Elle n’a jamais disparu ! En Europe, il y a régulièrement des attentats. Il y en a eu plusieurs l’année dernière en France, une certaine « routine terroriste » s’est installée. On a même tendance à en oublier certains. Il y en a même eu un lors du dernier confinement à Colombes (Hauts-de-Seine), mais les chaînes de télévision en ont moins parlé à cause du coronavirus. On est dans un phénomène historique durable. Mais on avait perdu conscience que le danger était protéiforme.

Est-ce que cette opération à Vienne a vraiment été commanditée par Daesh ? Est-ce que c’est une stratégie de l’organisation terroriste pour frapper à nouveau l’Europe avec un haut niveau de létalité ? Là aussi, c’est encore un peu tôt pour répondre à cette question.

Justement, ces attaques n’ont pas été revendiquées, tout comme les derniers attentats commis en France [La revendication par Daesh est finalement intervenue ce mardi soir après la publication de cette interview]. Comment l’expliquer ?

A une époque, Daesh a eu des moyens de communication incroyables et avait même une agence de presse. Les Européens sont habitués effectivement au schéma attentat-revendication. Les attaques du 13-Novembre ont non seulement été revendiquées mais les textes avaient même été préparés en amont. Par la suite, l’organisation terroriste a revendiqué de plus en plus lentement les attaques et prenait le temps de vérifier qu’il s’agissait d’une attaque commise en son nom par l’un de ses sympathisants. Il lui est déjà arrivé, en effet, de revendiquer des faits qui relevaient finalement du droit commun.

Maintenant, notamment en raison de la désorganisation de la structure centrale de Daesh, on n’attend même plus leur revendication. Il y aura peut-être un message publié plusieurs jours après. Mais je rappelle que le 11-Septembre n’a jamais été revendiqué par Al-Qaida, même si personne ne doute que l’attentat a été commis par le groupe terroriste. Ben Laden disait : « Nos actes parlent plus que les mots. »

*« L’Art de la guerre idéologique », de François-Bernard Huyghe, éditions du Cerf, ISBN 9782204133760, 176 pages, 14 €.