Présidentielle américaine : « En cas de contestation, cette Cour suprême là pourrait donner l’élection à Donald Trump », estime Nicole Bacharan

INTERVIEW L’historienne et spécialiste des Etats-Unis, Nicole Bacharan, réagit à la nomination de la juge très conservatrice Amy Coney Barrett à la Cour suprême américaine

Propos recueillis par Lucie Bras

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Donald Trump applaudit Amy Coney Barrett après sa confirmation à la Cour suprême américaine, le 27 octobre 2020.
Donald Trump applaudit Amy Coney Barrett après sa confirmation à la Cour suprême américaine, le 27 octobre 2020. — Nicholas Kamm / AFP
  • A huit jours de la présidentielle, la magistrate conservatrice Amy Coney Barrett a été confirmée à la Cour suprême des Etats-Unis.
  • La Cour suprême, qui arbitre des grands sujets de société aux Etats-Unis, compte ainsi six juges conservateurs sur neuf, dont trois nommés par Donald Trump.
  • Cette ultime victoire politique pour Donald Trump peut-elle jouer un rôle dans l’élection américaine ? Pas sûr, pour Nicole Bacharan, politologue spécialiste des Etats-Unis, qui considère que cette nomination peut aussi galvaniser l’opposition.

« C’est un jour historique pour l’Amérique », a jubilé Donald Trump lundi soir, après la confirmation de la conservatrice Amy Coney Barrett à la Cour suprême des Etats-Unis. La magistrate catholique de 48 ans est nommée à vie à la plus haute juridiction américaine.

Avec six juges conservateurs sur neuf sièges, le président des Etats-Unis ancre durablement la Cour suprême à droite, et ce, à une semaine de l’élection présidentielle. Cette ultime victoire républicaine peut-elle peser en faveur du président sortant sur le scrutin du 3 novembre ? Décryptage avec Nicole Bacharan, historienne et politologue spécialiste des Etats-Unis.

La nomination d’Amy Coney Barrett est-elle un atout dans la réélection de Donald Trump ?

J'y vois trois sortes de conséquences possibles. La communauté évangélique, par exemple, est ravie et cela peut engager les électeurs à aller voter pour soutenir le président. Mais il y a le risque que certains d’entre eux se disent « on a eu ce qu’on voulait de Donald Trump, on n’a plus besoin de lui », ce sont des choses qui se dessinent au travers d’interviews. Et ma troisième hypothèse, c’est que cette élection ait un effet galvanisant très fort du côté des démocrates. Le déséquilibre de la Cour suprême, qui doit traiter de questions centrales de société comme le réchauffement climatique, les armes, l’avortement ou le système de santé, ça peut aussi très fortement mobiliser en faveur de Joe Biden.

Cette victoire politique de Donald Trump peut-elle lui rapporter de nouveaux votes ?

C’est ce qu’il espère. Pendant son mandat, Donald Trump n’a jamais rien fait pour élargir son électorat aux indépendants, aux centristes… Il a toujours pensé que des électeurs qui n’avaient pas voté jusque-là sortiraient du bois. Il compte sur cette victoire politique pour mobiliser les voix de ces personnes qui ne s’expriment plus depuis longtemps.

Au-delà de Donald Trump, cette confirmation peut-elle servir le parti républicain ?

Ça pourrait être utile pour la réélection de certains sénateurs républicains. En même temps que l’élection présidentielle, les Américains renouvellent au suffrage universel direct un tiers du Sénat. Cette année, par un hasard du calendrier, il y a plus de républicains que de démocrates dont le siège est en jeu. Parmi eux, une bonne partie de ces politiques vont être largement réélus mais pour ceux qui sont dans une situation plus fragile, ce vote peut les aider.

Toutefois, la majorité de la population n’évolue pas vers l’ultraconservatisme, et le parti républicain utilise cette nomination à la Cour suprême pour bloquer l’évolution sociale. Et ce, en dépit de l’opinion des Américains. Sur les questions du mariage homosexuel ou du contrôle des armes, c’est dramatique. Par exemple, les sondages donnent une majorité écrasante aux Américains qui souhaitent un contrôle des armes, autour de 80 %. Le parti essaie ainsi de compenser sa perte de vitesse chez ses électeurs.

En cas de contestation de l’élection par l’un des deux candidats, la nomination d’Amy Coney Barret peut-elle faire basculer le vote ?

C’est exactement le calcul qu’ont fait Donald Trump et les républicains. Si l’élection est serrée, comme cela s’annonce, ou si la décision finale dépend d’un Etat – on parle beaucoup de la Pennsylvanie cette année – il y aura des demandes de recomptage, des contestations de la validité des bulletins, des accusations d’intimidation dans les bureaux de vote… Il y a beaucoup d’angles d’attaque.

Certaines questions, plus complexes que d’autres, arriveront devant la Cour suprême après avoir épuisé tous les recours judiciaires locaux. Si ce cas arrive, je n’imagine pas une seconde que cette Cour suprême là ne donne pas l’élection à Donald Trump. Je ne vois pas comment il pourrait être mis en minorité. Pour la légitimité de l’élection, c’est une catastrophe.