Etats-Unis : Un lycéen tué en 2018 appelle à voter dans une vidéo générée par l’intelligence artificielle

DEEP FAKE Le visage de ce lycéen tué dans la tuerie de Parkland en 2018 a été numériquement placé sur celui d’un acteur, avec l’accord des parents

20 Minutes avec AFP
— 
Une capture de la vidéo où un deepfake de Joaquin Oliver, étudiant mort dans une tuerie scolaire, apparaît.
Une capture de la vidéo où un deepfake de Joaquin Oliver, étudiant mort dans une tuerie scolaire, apparaît. — CHANGE THE REF/MCCANN HEALTH / AFP

Les parents de Joaquin Oliver ont-ils hésité quand une agence de communication leur a proposé de créer une vidéo de synthèse de leur fils, abattu deux ans auparavant, et appelant à la mobilisation pour les élections ? « Vous interviewez les parents d’un enfant assassiné dans son école, il en faut vraiment beaucoup pour nous impressionner. La barre est très haute, et nous avons dit oui immédiatement », dit Manuel Oliver, qui vit en Floride avec son épouse Patricia.


La vie de Joaquin s’est arrêtée à 17 ans le 14 février 2018, quand un tireur l’a abattu ainsi que 16 autres personnes dans son lycée à Parkland. Celle de ses parents, ce jour-là, est devenue une vie de militantisme contre les armes à feu. Ils ont fourni à l’agence des photographies de leur fils. Un acteur ressemblant à Joaquin a enregistré un message. Puis, par intelligence artificielle (IA), un logiciel a remplacé le visage de l’acteur par celui de Joaquin, comme un masque numérique.

« Votez à ma place, car moi, je ne peux pas »

La vidéo, publiée début octobre sur unfinishedvotes.com, dure une minute : « Yo, c’est moi », lance Joaquin, bonnet sur le crâne, devant un terrain de basket. Il parsème son message de « bro » («brother », frère), et utilise beaucoup ses mains, comme le vrai. « Je suis parti depuis deux ans, mais rien ne change. Les gens continuent d’être tués par arme à feu, dit le jeune homme. L’élection de novembre est la première où j’aurais pu voter, mais je n’aurai jamais l’occasion de choisir le monde où j’aurais aimé vivre. Votez ! Votez à ma place, car moi, je ne peux pas. »

Quand on parle de « deepfakes », ces vidéos ultra-réalistes générées par intelligence artificielle, on pense au pire (désinformation et « revenge porn »), parfois au meilleur (des acteurs ressuscités au cinéma, ou un exemple célèbre de personnes paraplégiques qui dansent). La vidéo de Joaquin est un cas à part. Est-il éthique de faire parler un enfant mort, même pour une bonne cause ? « C’est l’exemple parfait de la bonne utilisation de ces technologies », défend Manuel.

Obstacles techniques

Et à ceux qui l’insultent, le père répond, offusqué, en demandant ce qui est réellement immoral : leur vidéo, « ou la façon dont les hommes politiques gèrent la violence par armes à feu dans ce pays ? » Tim Jones, le créatif de McCann New York qui a eu cette « idée folle », ne savait pas comment les parents réagiraient. « C’est une proposition très macabre, de faire revenir un fils. C’est très délicat éthiquement, psychologiquement. Mais Patricia et Manuel ont été très partants », raconte ce père de famille.

L’obstacle principal fut technique : l’IA a normalement besoin de milliers d’images pour reconstruire une personne. Mais, conséquence d’une vie trop courte, les parents avaient peu de photos récentes de Joaquin. « C’était un adolescent, son visage changeait tous les jours », raconte Tim Jones. La voix est celle de l’acteur légèrement altérée, faute d’enregistrements de Joaquin. Quant au texte, les parents disent qu’ils se sont inspirés des messages écrits par leur fils. Ils font valoir qu’il s’intéressait à la politique et au débat sur les armes. « Regardez son fil Twitter », dit Patricia.