Pourquoi les propos d'Emmanuel Macron sur les caricatures ont-ils provoqué autant de remous dans le monde musulman ?

TENSIONS Les réactions à l’étranger se sont multipliées à la suite des propos d'Emmanuel Macron sur les caricatures religieuses

Marie De Fournas

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Les propos d'Emmanuel Macron sur la liberté de publier des caricature du prophète Mahomet ont provoqué une vague de manifestations à travers de nombreux pays musulmans.
Les propos d'Emmanuel Macron sur la liberté de publier des caricature du prophète Mahomet ont provoqué une vague de manifestations à travers de nombreux pays musulmans. — Mahmud Hossain Opu/AP/SIPA
  • Des manifestations et des appels au boycott de produits français ont émergé dans plusieurs pays musulmans comme la Turquie, la Libye, l’Algérie, le Bangladesh ou encore le Pakistan après les propos d’Emmanuel Macron sur la publication de caricatures religieuses.
  • Pour certains dirigeants, ces revendications religieuses sont un moyen de rehausser leur légitimité auprès d’une frange de la population conservatrice et de faire diversion par rapport à leur politique intérieure.
  • Pour autant, certains pays, par leurs critiques plus nuancées, dénoncent surtout une islamophobie cachée derrière le droit à la liberté d’expression.

Depuis le discours d’hommage au professeur d’Histoire assassiné à Conflans, dans lequel Emmanuel Macron a réaffirmé que la France  ne renoncerait pas aux caricatures religieuses, manifestations et vives critiques ont émergé de plusieurs pays musulmans comme la Turquie, la Libye​, l’Algérie, le Bangladesh ou encore le Pakistan. Si les réactions négatives aux caricatures religieuses ne sont pas nouvelles, elles prennent ici un caractère particulièrement politique. « La charge est venue du président de la République française, donc ce n’est pas étonnant d’avoir en face des réactions de dirigeants politiques », explique Myriam Benraad, politologue spécialiste du Moyen-Orient et professeure en relations internationales.

La première voix à s’être élevée est celle du président Turc Recep Tayyip Erdogan, qui a appelé au boycott des produits français et affirmé qu’Emmanuel Macron « devait se faire soigner ». « Comme son pays s’est vu refuser l’entrée dans l’Union européenne, il revendique une souveraineté qui s’aligne sur l’islam », analyse Julie Billaud, anthropologue spécialiste de l’islam et professeure à l’IHEID de Genève. « On voit qu’il y a des régimes qui sont en pleine dérive. Ils profèrent des menaces et des intimidations qui auparavant étaient propres à des mouvements d’islamistes. C’est très inquiétant », poursuit Myriam Benraad, également chercheuse à l’Institut de recherches et d’études sur le monde arabe et musulman.

Un prétexte pour certains…

Certains pays ayant élevé la voix contre la France nourrissent en parallèle des ressentiments à son égard. Ils sont géopolitiques pour la Turquie ou encore liés aux questions anciennes de colonisation pour l’Algérie, qui a pour sa part dénoncé « une campagne virulente » contre l’islam. Pour Myriam Benraad, autrice du livre Géopolitique de la colère : De la globalisation heureuse au grand courroux, il y a donc aussi « des enjeux stratégiques qui n’ont rien à voir avec le religieux et cela profite aux régimes qui dans le fond, n’ont que faire de ces histoires de caricatures ».

Des motivations aux accents géopolitiques donc, mais également de politique intérieure. Dénoncer avec force les propos du chef de l’Etat français profite notamment aux dirigeants populistes soucieux d'accroître leur légitimité et leur capital sympathie auprès d’une frange de la population conservatrice. « Ce scandale est un moyen de faire diversion sur bon nombre de sujets, comme en Algérie où les mouvements de contestations sociales avaient repris de plus belle. C’est une politisation opportuniste », affirme l’experte.

… Une réelle dénonciation de l’islamophobie pour d’autres

Pour autant, la situation n’est pas à analyser d’un point de vue global. En effet, certains dirigeants ont eu des propos et des réactions plus nuancés que ceux du président Erdogan et ont mis le doigt sur ce qu’ils voient comme un réel danger en France. « Ce qui pose problème dans les propos d’Emmanuel Macron, c’est que la réponse à un sentiment de violation de la foi se fait à travers la question de la liberté d’expression, expose Julie Billaud. On parle de ce droit pour évacuer le problème de l’islamophobie et cacher celui de l’ostracisation d’une partie de la population. »

La question n’est donc pas d’interdire les caricatures religieuses, ni l’humour, mais de reconnaître qu’il y a eu « une dérive dans la caricature avec des associations faites entre l’islam et le terrorisme », estime-t-elle en prenant l’exemple du dessin du prophète Mahomet avec une bombe dans son turban. Selon elle, invoquer ainsi la liberté d’expression sans plus de distinction, permettrait de ne pas écouter ce que certains pays musulmans ont à dire. L’anthropologue craint que « ce discours qui venait avant des partis d’extrême droite, ne soit normalisé dans la société, que l’on criminalise une partie de la population et qu’il y ait de plus en plus d’attaques islamophobes sans que personne ne s’en émeuve ».

Normalisation du discours et dégradation des relations

Lundi, à la suite des attaques du président turc, le leader de la France insoumise, Jean-Luc Mélenchon a estimé qu’Emmanuel Macron avait « totalement perdu le contrôle de la situation ». Pour les experts, la situation globale traduit effectivement au moins un malaise dans les relations que la France entretient avec ces différents pays musulmans.

Cependant, ces manifestations ne montrent le mécontentement que d’une partie de la population. « Cela ne reflète pas toutes les tendances idéologiques et sociales dans ces pays où un certain nombre d’activistes et de militants défendent les droits de l’homme et la liberté d’expression, contrebalance Myriam Benraad. Ils n’ont pas autant de visibilité que ces manifestations car ils sont souvent réprimés et clandestins. » Pour l’instant, la réponse du président Emmanuel Macron a été d’appeler dimanche les gouvernements des pays concernés à faire « cesser » les appels au boycott de produits français.