«Israël a compris que le Hamas sera son interlocuteur et veut être en position de force»

INTERVIEW Pierre Razoux, responsable de recherches au collège de défense de l'Otan, à Rome, et auteur de «Tsahal, nouvelle histoire de l’armée israélienne»* analyse, à titre personnel, la stratégie militaire de l'armée israélienne dans la bande de Gaza...

Propos recueillis par Catherine Fournier

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Israël a pris vendredi le risque de heurter la communauté internationale en faisant fi d'un appel du Conseil de sécurité de l'ONU à un cessez-le-feu immédiat à Gaza en arguant qu'il ne garantirait pas l'arrêt des attaques du mouvement palestinien Hamas.
Israël a pris vendredi le risque de heurter la communauté internationale en faisant fi d'un appel du Conseil de sécurité de l'ONU à un cessez-le-feu immédiat à Gaza en arguant qu'il ne garantirait pas l'arrêt des attaques du mouvement palestinien Hamas. — AFP/Archives


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Quel était l’objectif militaire d’Israël en lançant cette offensive massive contre la bande de Gaza?


Le pouvoir israélien cherche à réaffirmer sa puissance face aux Palestiniens de Gaza depuis la guerre des six jours en 1967. La plupart des habitants de Gaza, très jeunes, n’ont pas connu cette guerre. C’est un bon moyen de leur rappeler à quoi ils s’exposent s’ils s’enferrent dans leur logique de confrontation avec Israël. Par ailleurs, de nombreux stratèges israéliens ont compris qu’ils n’arriveraient pas à rétablir le Fatah dans la bande de Gaza et qu’ils devraient tôt ou tard se retrouver avec le Hamas comme interlocuteur. Cette offensive leur permet donc d’arriver en position de force aux négociations.

Sans lancer encore la troisième phase de l’opération, Tsahal vient d'envoyer des soldats encore plus profondément sur le terrain depuis mardi. Jusqu’où l’Etat hébreu est-il prêt à aller sur un plan militaire?

L’offensive terrestre ne devrait pas durer très longtemps. Israël se donne sans doute jusqu’à l’investiture de Barack Obama, le 20 janvier, pour faire pression sur le Hamas. Au-delà, le gouvernement risquerait de perdre la bataille diplomatique et médiatique, déjà écornée après les bavures dénoncées par les organisations humanitaires. Pour l’instant, ses soldats ont joué le jeu, les portables ont été interdits et rien n’a filtré des combats. L’opinion publique israélienne fait toujours front derrière le pouvoir. Mais une extension trop longue dans le temps des opérations militaires exposerait le gouvernement israélien à un échec politique, comme en 2006 contre le Hezbollah au Liban.

Alors pourquoi avoir décidé d'accentuer encore l'opération?

L’armée israélienne veut accroître la pression sur le Hamas et lui montrer qu’elle a les capacités de continuer à grignoter méthodiquement la bande de Gaza, tronçon par tronçon, quartier par quartier, tant que celui-ci ne négocie pas. Son objectif est clairement d’isoler le mouvement islamiste, de l’affaiblir militairement et de faire en sorte qu’il ne puisse plus reconstituer son stock d’armes. La mission est déjà plus ou moins accomplie: les tirs de roquettes s’amenuisent et les tunnels entre l’Egypte et la bande de Gaza ont été détruits. Par ailleurs, le Hamas sait qu’il doit garder des munitions et des roquettes en vue de futures négociations. Soit les deux parties se mettent d’accord, via l’Egypte, sur la présence d’une force internationale le long de l’axe «Philadelphie» (frontière entre la bande de Gaza et l’Egypte, ndlr), soit Israël décide de contrôler lui-même cette frontière, l’occupe et décrète un cessez-le-feu unilatéral. Tout en menaçant de répliquer aux moindres tirs de roquettes.

Cette opération est donc déjà une réussite sur le plan militaire?

Israël, en tout cas, est parvenu à redémontrer la crédibilité de son outil militaire. Tsahal est revenu à ses fondamentaux du combat aéroterrestre, c’est-à-dire à la combinaison de la manoeuvre du choc et du feu. La manoeuvre de l’infanterie sur le terrain qui n’hésite plus à aller au contact, le choc des combats et le feu de l’artillerie et de l’aviation. L’armée israélienne déploie de nouveau un véritable rouleau compresseur, comme lors de la première guerre avec le Liban en juin 1982. C’est en partie dû à la personnalité du chef d’Etat major, le général Gabi Ashkenazi, très expérimenté. Par ailleurs, Israël avait pris soin de manoeuvrer diplomatiquement avant le lancement de cette offensive. Les autorités ont fait la tournée des capitales, de l’ONU, de l’Union européenne et de l’Otan pour expliquer qu’elles allaient devoir riposter. Ce qui peut expliquer la passivité de la communauté internationale, mais surtout celle des pays arabes modérés. Mais là encore, il ne faut pas que l’offensive dure trop longtemps. Sinon la partie pourrait se retourner en défaveur d’Israël. Une question essentielle demeure, que se passera-t-il après? Car cet affrontement ne règle aucun problème sur le fond.

* «Tsahal, nouvelle histoire de l’armée israélienne», Editions Perrin, collection Tempus, 2008

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