Corée du Nord : Des larmes et un missile géant, les messages très politiques de Kim Jong-un

MESSAGE Kim Jong-un a multiplié les messages lors d’une apparition publique à l’occasion du 75e anniversaire de la création du Parti des travailleurs

Lucie Bras

— 

Photo officielle de l'agence étatique KCNA, où l'on voit Kim Jong Un lors d'une parade militaire géante à Pyongyang, le 10 octobre 2020.
Photo officielle de l'agence étatique KCNA, où l'on voit Kim Jong Un lors d'une parade militaire géante à Pyongyang, le 10 octobre 2020. — KCNA VIA KNS / AFP
  • En pleine épidémie de coronavirus, la Corée du Nord a tenu ce week-end l’une de ces parades géantes dont elle a le secret, à l’occasion du 75e anniversaire de la fondation du Parti des travailleurs.
  • Alors que le pays présentait un missile géant, signe d’avertissement au monde entier, le leader Kim Jong-un a versé des larmes pendant un discours à son peuple.
  • A quelques jours d’une élection déterminante aux Etats-Unis, le message de Kim Jong-un apparaît éminemment politique.

Un dictateur en larmes, on ne voit pas ça tous les jours. Samedi, à l’occasion d’un défilé militaire célébrant le 75e anniversaire de la fondation du Parti des travailleurs en Corée du Nord, Kim Jong-un a essuyé quelques larmes à l'occasion d'un discours destiné à son peuple, « qui traverse des souffrances amères ».

« Il a pleuré au moment où il a parlé des difficultés économiques du pays, reconnu des erreurs dans certaines décisions, et salué le rôle de l’armée dans la gestion de la pandémie et des catastrophes naturelles », confirme Antoine Bondaz, directeur du programme «Corée» à la Fondation pour la recherche stratégique et enseignant à Sciences Po. Une référence au typhon dévastateur qui a détruit début septembre plus de 2.000 habitations dans le pays, 59 ponts et plus de 3.000 mètres de voie ferrée, impactant aussi les récoltes.

Un peuple en souffrance

En plus des sanctions internationales qui pèsent lourd sur le peuple nord-coréen, l’épidémie de Covid-19 vient également perturber la vie économique du pays, qui se retrouve en difficulté. « Avec la crise sanitaire, la Corée du Nord a bloqué hermétiquement ses frontières et s’est encore plus isolée du reste du monde et surtout de la Chine, son premier partenaire commercial », détaille Juliette Morillot, autrice du livre Le Monde selon Kim Jong-un (éd. Robert Laffont).

Mais ces larmes sont loin d’être une marque de faiblesse du dictateur, selon les spécialistes. « C’est une façon pour Kim de montrer qu’il est proche du peuple, de jouer sur la proximité qui le fait ressembler à son grand-père Kim Il-sung », commente Juliette Morillot. « Par ce biais, il renforce son autorité. Il veut faire ressentir au peuple le sentiment d’être une communauté. Ça ne veut pas dire qu’il est hypocrite : il veut lui montrer qu’il est humble et au service du peuple », ajoute-t-elle.

Hwasong-16, monstre d’acier

Pour la communauté internationale en revanche, Kim Jong-un a eu un tout autre message, que l’on pouvait difficilement rater. Un missile de 24 mètres de long et de 2,5 mètres de diamètre a défilé en pleine nuit à Pyongyang, une taille qui lui permet de transporter jusqu’à 100 tonnes de carburant. Son nom : Hwasong-16. Les experts, unanimes, ont souligné qu’il s’agit du plus gros missile mobile à combustion liquide au monde, très probablement conçu pour transporter un missile de plusieurs têtes (MIRV).

Une manière de montrer son ambition en termes de défense nucléaire, même si le missile n’est pas encore opérationnel. « Qu’on le veuille ou non, la Corée du Nord est une puissance nucléaire et est probablement la troisième puissance nucléaire capable de frapper les villes américaines, troisième après la Russie et la Chine », a déclaré à l’AFP Andrei Lankov, du Korea Risk Group.

« Ici, c’est le message politique qui est important, directement adressé aux Etats-Unis », souligne Antoine Bondaz. « Avec un si gros missile, soit vous allez encore plus loin, soit vous augmentez la charge nucléaire. En 2017, Kim Jong-un a déjà montré qu’il avait des missiles de taille suffisante pour frapper le territoire américain. Ici, le message est clair : la Corée du Nord veut montrer qu’elle peut augmenter la charge sur les Etats-Unis », explique le spécialiste. Autre difficulté pour la défense américaine : si le missile comporte trois ou quatre ogives, contrairement à une ogive unique, les experts ont calculé que les Etats-Unis devront dépenser environ 1 milliard de dollars pour les intercepter toutes. L’armée américaine pourrait ainsi se retrouver avec une défense saturée… et très coûteuse.

Une question de timing

Et le timing de ces images n’a pas été choisi au hasard : « Avec l’élection présidentielle début novembre aux Etats-Unis, Pyongyang cherche à se placer en position de force pour les futures négociations. Pour l’instant, c’est de la com', mais il y aura certainement de nouvelles séries de provocations dans les mois à venir, avec des essais de lancement de missile comme en 2016 et 2017 », devine Antoine Bondaz. Ni Donald Trump ni Joe Biden n’ont publiquement réagi face à cette démonstration.

Reste à savoir si la Corée du Nord procédera au lancement du missile pour le tester en conditions réelles, franchissant ainsi la ligne rouge fixée par la communauté internationale. Là encore, c’est une question de timing : « La Corée du Nord pourrait procéder à un lancement si Trump est réélu et ignore la question nord-coréenne », estime Shin Beom-chul, de l’Institut de recherche coréen pour la sécurité nationale à l’AFP. Cependant, « si Biden est élu et qu’il n’écoute pas la Corée du Nord, il pourrait aussi procéder à un lancement ».