Coronavirus : Pourquoi les Allemands semblent-ils mieux accepter les mesures sanitaires ?

PANDEMIE Alors que de nouvelles mesures restrictives se mettent peu à peu en place outre-Rhin, les Allemands semblent mieux les tolérer

Jean-Loup Delmas

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Angela Merkel revêtant un masque
Angela Merkel revêtant un masque — Jacques Witt/SIPA
  • Après Berlin et Francfort, Cologne installe un couvre-feu dès ce samedi de 22h à 6h pour ses bars et ses restaurants.
  • Une mesure qui en appelle sûrement d’autres, Angela Merkel ayant prévenu que d’autres serrages de vis pourraient se faire, dans un pays qui connaît une flambée de cas de coronavirus depuis quelques jours.
  • Ces mesures sanitaires semblent mieux vécues par les Allemands que par leurs voisins français. Pourquoi une telle adhésion ?

Des chiffres de contamination au coronavirus qui montent en flèche, des grandes villes en zone d’alerte prenant des mesures sanitaires de plus en plus strictes, la peur d’un effondrement économique et d’une seconde vague… En franchissant le Rhin, rien ne semble vraiment différent de la France chez nos voisins allemands.

A Berlin, ville connue pour sa vie nocturne, un couvre-feu est installé entre 23 h 00 et 6 h 00. Tous les établissements – à l’exception des pharmacies et des stations-service – devront fermer pendant cette tranche horaire, et ce jusqu’au 31 octobre. Francfort et Cologne ont depuis pris des mesures similaires. Angela Merkel a également annoncé ce vendredi que d’autres mesures pourraient être prises.

88 % des Allemands trouvent les mesures nécessaires

Des gestes barrières proches de nos mesures tricolores s’appliquent déjà depuis longtemps : distanciation sociale, interdiction de rassemblement nombreux, port du masque, énumère rapidement pour 20 Minutes Isabelle Bourgeois, spécialiste de l’Allemagne et ensuite chercheuse au centre d’information et de recherche sur l’Allemagne contemporaine (CIRAC).

Jusque-là, rien de nouveau par rapport à notre pays donc, à une exception près : toutes ces mesures, du couvre-feu jusqu’au masque, semblent bien mieux acceptées de l’autre côté du Rhin. Mi-septembre, la chaîne publique ZDF réalisait un sondage sur les différentes mesures : 68 % des Allemands les trouvent adaptées, 20 % aimeraient même qu’elles soient plus drastiques, et 11 % seulement les jugent excessives. A titre de comparaison, un sondage Elabe réalisé les 24 et 25 septembre 2020 montrait que 24 % des Français estimaient que le gouvernement prend trop de précautions par rapport au coronavirus, 45 % pas assez. Seulement 30 % de la population jugeait que le gouvernement faisait pile ce qu’il faut, plus de deux fois moins qu’en Allemagne donc.

Approche et adaptation locale

Comment expliquer un tel plébiscite du côté allemand ? Pour Isabelle Bourgeois, c’est avant tout une question de politique locale : « Il n’y a pas une mais des politiques en Allemagne, loin d’être le pays centralisé que nous sommes. On y compte en tout 17 gouvernements – un pour chacun des 16 Länder – et le gouvernement fédéral qui chapeaute le tout (et représente l’Allemagne à l’étranger). De ce fait, comme le Covid-19 est une épidémie à données locales, il va y avoir des réponses choisies par la territorialité et non le sentiment que Berlin décide de tout. »

Et quand Isabelle Bourgeois parle de réponse locale, cela peut être très, très local : « Au sein d’un même Länder, il peut y avoir une vaste disparité de mesures. Et au sein d’une grande vile, des mesures différentes selon les quartiers. »

Confiance dans le collectif

Preuve de l’importance d’avoir la sensation de mesures nécessitant la consultation des Länder, Thomas Wieder, correspondant allemand du Monde, rapportait ce vendredi dans le quotidien français que la seule mesure faisant réellement polémique pour le moment était celle interdisant les séjours à l’hôtel et dans les résidences touristiques des personnes qui habitent dans une « zone à risque » (incidence > 50 pour 100.000 individus, le cas de Berlin et de Cologne). Polémique due au fait que « les Länder ne s’étaient pas consultés avant de les fixer ».

Outre donc cette sensation de politique adaptée à la situation locale, Isabelle Bourgeois appelle à l’explication culturaliste : « Il est ancré dans les politiques allemandes et dans leur culture l’idée qu’à partir du moment où j’exerce mes libertés, j’exerce en même temps mes responsabilités vis-à-vis de la collectivité ». Toujours dans la partie sociologie d’une nation, elle poursuit : « L’Allemagne est une société construite sur la confiance et le contrat moral entre individus. Ils se font confiance pour réussir collectivement, là où en France on va se dire "Ces mesures ne marcheront pas parce que mon voisin ne la respectera pas." » Confiance dans le pays et dans ses habitants renforcés par le relatif succès de la première vague, bien mieux géré que ses voisins français, espagnol, italien ou britannique.

La question des antimasques

Et on vous voit venir, vous qui voulez détruire notre angle écrit studieusement malgré ce samedi ensoleillé : « Oui, mais les antimasques alors ? » Effectivement, plusieurs manifestations antimasques ont eu lieu en Allemagne. Pour Isabelle Bourgeois, il faut déjà faire attention à ne pas surmédiatiser le phénomène, qui pour l’experte, ne représente qu’une infime partie de la population du pays. Thomas Wieder, toujours dans les colonnes du Monde, explique que le mouvement « peine à s’étendre ». Premièrement, à cause de la présence de néonazis violents en son sein, dont les images devant le Reichstag le 29 août avaient fait scandale dans le pays. Ensuite, « la montée en flèche du nombre de contaminations depuis la rentrée rend le discours antimasque moins audible et d’une certaine façon à contretemps. »

Car pour Isabelle Bourgeois, il ne faut pas se tromper. Au-delà de toutes les explications avancées ci-dessus, si les Allemands sont aussi favorables aux mesures, « c’est qu’il y a tout simplement une trouille énorme en Allemagne d’une seconde vague. »