Royaume-Uni : Boris Johnson est-il vraiment en train de perdre le soutien de sa majorité ?

BOJO Même s’il est critiqué et en baisse dans les sondages pour sa gestion de la pandémie, le leadership de Boris Johnson ne paraît pas encore sérieusement attaqué… Pour l’instant

Rachel Garrat-Valcarcel

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Boris Johnson est le premier ministre britannique depuis l'été 2019.
Boris Johnson est le premier ministre britannique depuis l'été 2019. — Alastair Grant/AP/SIPA
  • Moins d’un an après sa triomphale victoire aux législatives de décembre 2019, Boris Johnson semble être déjà contesté pour sa gestion de la crise sanitaire, y compris au sein de son propre parti.
  • Certains voient déjà en son ministre des Finances, Rishi Sunak, un successeur potentiel : brillant, carré, dynamique, jeune. Boris Johnson fait pâle figure à côté.
  • Pour autant, le leadership de BoJo ne paraît pas être en danger immédiatement. Les conséquences économiques d’un no deal avec l’Union européenne et les velléités indépendantistes de l’Ecosse sont des sujets autrement plus dangereux pour lui, mais ce n’est pas l’actualité du moment.

BoJo a-t-il perdu son mojo ? Moins d’un an après une victoire triomphale aux élections législatives de décembre dernier, Boris Johnson, le premier ministre conservateur britannique, s’est déjà fait rattraper par le Parti travailliste dans les sondages. Dans certains, le Labour est même devant les conservateurs. Pire encore : il semblerait que la base conservatrice fasse de moins en moins confiance en Boris Johnson. Dur pour celui qui a redonné à la droite britannique une majorité parlementaire qu’elle n’avait plus eue depuis les années Thatcher. Mais voilà, une pandémie mondiale est passée par là.

C’est peu de dire que Boris Johnson a donné une impression de confusion dans sa gestion du Covid-19. « Un journal s’est amusé à compter combien il y avait eu de revirement dans la stratégie du gouvernement depuis juin : il en a compté 12 ou 13, se souvient Olivier de France, directeur de recherche à l’Iris, interrogé par 20 Minutes. On ne parle pas là d’une gestion approximative mais bien de revirement parfois à 180 degrés. » Pour lui, cette crise révèle les limites d’une gestion populiste d’un pays : « Vous pouvez bien tenir n’importe quel discours, là, le virus il n’en a rien à faire. »

Des restrictions des libertés pas dans l’ADN des conservateurs et qui les troublent

La défiance vis-à-vis de Boris Johnson, désormais palpable dans les enquêtes de popularité, s’exprime, et c’est nouveau, jusque dans les rangs conservateurs. « Il y a du mécontentement, c’est vrai, sur la gestion du Covid, remarque Assa Sameke-Roman, journaliste française installée à Glasgow, interrogée par 20 Minutes. Ça bouillonne depuis un moment mais là, depuis que de nouvelles restrictions ont été imposées dans le nord du pays ça s’est précisé. Le Parti conservateur est un parti libéral, qui défend les libertés. Et pour beaucoup de membres, que leur parti impose ce genre de règles est insupportable. Ils pensent que c’est contre nature, contre l’ADN du parti. »

Alors, comme c’est souvent le cas quand le parti au pouvoir à Londres est en difficulté, certains regardent si l’herbe ne serait pas plus verte ailleurs. Et pourquoi pas du côté des plates-bandes du 11, Downing street, juste à côté du 10, les bureaux du premier ministre, chez le ministre des Finances, Rishi Sunak. Assa Sameke-Roman le décrit comme « très populaire, carré, poli, il présente bien. Le système de chômage partiel qu’il a mis en place a sauvé pas mal de gens et d’entreprises. Pas mal d’observateurs pensent que sans lui le Parti conservateur irait plus mal encore. Il est jeune, superdynamique, ultralibéral, il est vu comme créatif, innovant. Les conservateurs l’adorent ! Il dépoussière l’image du parti, car même s’il vient d’un milieu très privilégié, sans problème d’argent, il fait partie d’une minorité (sa famille est indienne). A côté Boris Johnson passe pour un clown ».

Un soutien structurel pour Johnson

Mais Sunak la joue loyal. Et pour Olivier de France, il faut relativiser ces soubresauts : « C’est une solution de facilité de vouloir changer de premier ministre. Bien sur il y a des bruits, il y a une petite musique, mais je pense qu’on a tendance à sous estimer en France le soutien structurel dont dispose Boris Johnson au Parti conservateur et dans l’électorat. Tout simplement parce qu’il est celui qui a tenu la promesse de réaliser le Brexit, pour le meilleur ou le pire. Et puis si vous regardez bien, il n’y a pas qu’au Royaume-Uni que la gestion de la crise sanitaire est impopulaire. »

Olivier de France fait carrément le pari que le locataire du 10, Downing street sera le même dans trois ans. « A l’approche des prochaines élections la question se posera peut-être plus sérieusement… » Johnson a pour lui une large majorité : en décembre 2019 il a fait élire 39 députés et députées de plus qu’il n’en faut pour avoir la majorité absolue. On n’est absolument pas dans la situation de Theresa May, qui chaque matin ou presque, pouvait perdre n’importe quel vote aux Communes. « Beaucoup de députés doivent leur élection à Boris Johnson », rappelle Assa Sameke-Roman.

Le Brexit mezzo voce

Une chute ne paraît donc pas du tout être au programme des semaines à venir, quand bien même une partie de sa majorité trouve que le premier ministre maltraite les prérogatives du parlement, en gouvernant par décret sur la pandémie. Dernièrement, on a cru que la loi qui revient en partie sur l’accord de sortie de l’Union européenne du Royaume-Uni pourrait fracturer le parti. Theresa May, elle-même, toujours députée, avait pris la parole pour dire toute sa crainte d’une décrédibilisation de la parole de Londres dans ses futures négociations commerciales internationales. Finalement, la loi est largement passée, moyennant quelques accommodements et seulement quelques abstentions sur les bans de la majorité.

Le Brexit, dont les négociations actuelles sur la relation future avec l’Union européenne semblent dans l’impasse, est remis au second plan de l’actualité à cause de la pandémie. Actuellement, c’est plus une potentielle bombe à retardement. Par exemple, si un « no deal » avec Bruxelles devait se traduire, d’ici quelques mois, par des difficultés économiques supplémentaires pour un pays déjà ébranlé par la crise sanitaire.

Le vent du nord écossais

Autre potentielle bombe à retardement pour le leadership de Boris Johnson : l’Ecosse. « Depuis quelques semaines, on a un peu l’impression que le gouvernement écossais de Nicola Sturgeon annonce des mesures contre le Covid-19 et que le gouvernement de Londres ne fait que les suivre en improvisant quelques jours après », décrit la journaliste française installée en Ecosse, Assa Sameke-Roman. De quoi crédibiliser un peu plus le projet indépendantiste de la première ministre écossaise : « C’est un de ses arguments pour dire que le Royaume-Uni ne fonctionne plus », ajoute la journaliste.

En mai, des élections législatives doivent avoir lieu au nord du mur d’Hadrien. Le Parti national écossais (SNP) actuellement au pouvoir a le vent dans les voiles dans les sondages, tout comme l’option de l’indépendance. Boris Johnson ne veut pourtant pas entendre parler d’un second référendum d’indépendance, seulement six ans après celui de 2014, où le oui l’a emporté avec 55 % des suffrages. « Sturgeon ne peut pas forcer Johnson. Mais le SNP fait campagne sur le fait que chaque voix pour lui sera une voix pour un nouveau référendum d’indépendance », explique Assa Sameke-Roman. Et déjà, déjà, des conservateurs écossais expliquent que si le SNP a plus de 50 % des voix en mai – une hypothèse crédible bien que non certaine – la position de Boris Johnson deviendra intenable, car antidémocratique. Alors, l’horizon, certes pas rose mais pas injouable pour BoJo, pourrait vraiment s’assombrir.

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