Coronavirus aux Etats-Unis : Durement touchée par le Covid-19, New York peut-elle s’en relever ?

GROSSE POMME Près de 24.000 personnes sont mortes à New York en quelques semaines et si la première vague est passée, la ville-monde par excellence a encore bien du mal à redémarrer

Rachel Garrat-Valcarcel

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Pouvoir rouler au milieu de la route à vélo à Manhattan c'est : rare.
Pouvoir rouler au milieu de la route à vélo à Manhattan c'est : rare. — ANGELA WEISS / AFP
  • 24.000 personnes sont mortes du Covid-19 à New York, mégalopole de plus de 8 millions d’habitants. Un confinement strict a été imposé durant plus de trois mois.
  • La ville ressort groggy de cette période, la casse économique et sociale s’annonce terrible, dans la culture et les commerces de proximité notamment.
  • Mais New York est une ville résiliente et les spécialistes interrogées ne voient pas la Big Apple perdre son rang dans le concert des grandes villes-monde.

« La ville qui ne dort jamais » a bien du mal à se réveiller. New York, puisqu’on parle d’elle, a connu un confinement sanitaire long, très long : trois mois, de mars à juin. Mais à la mesure de la crise qu’a traversée la principale métropole américaine : 23.000 personnes sont mortes du coronavirus sur 8,4 millions d’habitants et d’habitantes. Comparé à la France, 32.000 personnes sont décédées, certes, mais sur une population de 67 millions. La politique de confinement strict de l’Etat de New York, tout à fait différentes des stratégies adoptées ailleurs aux Etats-Unis, fait qu’aujourd’hui, il n’y a plus « que » quelques décès liés au Covid-19 dans la Grosse Pomme chaque jour.

Mais la ville est méconnaissable. Les rues ne sont plus vides mais le trafic n’a bien sûr rien à voir avec ce qu’il pouvait être encore début mars. Sur 6.000 entreprises qui ont fermé leurs portes pendant le confinement, 4.000 ont définitivement mis la clef sous la porte en septembre, dit Bloomberg. Le contraste est d’autant plus choquant qu’avant la pandémie, la ville était en pleine croissance. « New York était vraiment prospère, toutes les affaires marchaient à fond », décrit Nicole Bacharan, politologue spécialiste des Etats-Unis. Si elle n’a évidemment pas pu mettre les pieds dans cette ville, où elle a vécu dans les années 1980, sa fille y est.

Des airs d’apocalypse

« Elle me parle de tous ces magasins fermés, avec les devantures où les déchets s’entassent et les vitrines closes par des planches de bois. On dirait une ville après l’apocalypse avec plein de pauvres gens paumés, drogués, sans abris. On a l’impression que la crise s’aggrave encore plutôt qu’elle ne s’améliore. » Des milliers de personnes qui vivent grâce au tourisme ne peuvent même pas se tourner vers les milliers d’employés et d’employées de bureau de Manhattan : en août, d’après Le Figaro, seuls 8 % d’entre eux étaient revenus au bureau. Les autres télétravaillent.

C’est d’ailleurs ce qui sauve en partie New York place financière mondiale majeure. « L’activité boursière s’est maintenue car la plupart des transactions sont maintenant dématérialisées », rappelle Anne Deysine, professeure spécialiste des Etats-Unis et autrice de Les Etats-Unis et la démocratie (L’Harmattan). Même la concurrence d’autres places – parfois dans une situation sanitaire similaire – ne paraît pas pouvoir faire tomber New York : « Cette place a un rôle très particulier : c’est celle du dollar, et ça reste la monnaie mondiale, ce rôle ne va pas être remis en cause de ci tôt. Mais il est vrai l’extrême prospérité de la bourse ces dernières années sous Donald Trump a aussi dopé la ville », rappelle Nicole Bacharan.

Dévastation dans le secteur de la culture et du spectacle

New York, c’est aussi une place culturelle et médiatique majeure. Le quartier des théâtres, à Broadway, est l’un des plus réputé du monde et il est à l’arrêt au moins jusqu’à début 2021. De quoi fait pâlir le soft power américain ? Pas tellement : « C’est plus le cinéma qui joue ce rôle. Mais ça peut toucher à l’influence et l’aura de New York, oui », dit Nicole Bacharan. Anne Desyne est encore plus nette : « Franchement, le prestige américain il en avait déjà pris un coup avec l’élection de Donald Trump. »

Il n’empêche, économiquement pour ce secteur « c’est une dévastation, c’est vraiment horrible », juge Nicole Bacharan. « Le New York City Ballet, l’American ballet vont fermer probablement un an encore, ils ne projettent pas de saison. A Broadway, on ne sait ni quand ni comment ça redémarrera. C’est pas l’Opéra de Paris, il n’y a pas de subventions : si on ne travaille pas, on est pas payé, donc si on est pas payé faut faire autre chose. Dans la vie des artistes il y a quelque chose d’irréparable. »

Les plus pauvres, les plus précaires, trinquent, le chômage augmente, dans un pays où les filets de sécurité sociaux ne sont – c’est un euphémisme – pas les même s’en France et dans une ville où les loyers sont parmi les plus chers au monde. En conséquence, le nombre de sans-abri aussi, grimpe. « La casse sociale va être terrible », prédit Anne Deysine. Tout cela provoque le retour de la criminalité à un haut niveau aussi dans une ville qui, ses vingt-cinq dernières années, était devenue plutôt globalement sûre.

Le risque de la dette publique

Heureusement, la ville de New York avait ces dernières années largement amélioré ses services publics. Bill de Blasio, le maire depuis 2013, dit « Bill le rouge », a profité d’une ville dans une situation très prospère pour investir dans les logements publics et les programmes sociaux à destination des plus pauvres. Or, maintenant en crise, la ville risque de voir grimper sa dette. La faute aux plus riches New-Yorkais et New Yorkaises, sur qui repose une bonne part des revenus de la ville, qui semblent quitter le navire. « Le niveau des inégalités était devenu très pénible ces dernières années, mais New York a besoin de ses riches », décrit Nicole Bacharan.

« Quand on vit à New York on paye les impôts de la ville, de l’Etat et de l’Etat fédéral, précise la politologue. C’est beaucoup. C’est une des raisons pour lesquelles de gouverneur de l’Etat, Andrew Cuomo, dit qu’il ne faut pas augmenter les impôts des riches à New York, parce que c’est le groupe social qui a le plus de capacités d’aller ailleurs. Mais s’il n’y avait que ça qui les faisait fuir… Ils fuient le virus surtout. »

Réinventions

Les prochains moins et les prochaines années de New York ne vont pas être faciles. Mais Anne Deysine insiste sur le fait que c’est la même chose pour bien d’autres grandes métropoles dans le monde, en concurrence avec New York, qui subissent aussi les conséquences de la crise sanitaire et des crises économiques et sociales qu’elle induit. Mais nombreux sont les observateurs et observatrice à expliquer que New York est une ville « résiliente », qui en a vu d’autres : « C’est un pays qui a du ressort », dit encore Anne Deysine.

Nicole Bacharan est, elle aussi, optimiste à moyen terme : « J’ai passé ma jeunesse à New York dans les années 1980, j’adorais vivre là mais c’était une ville épouvantable. Il y avait une criminalité incroyable, une dette incroyable, des tas de quartiers où on ne pouvait pas aller, on regardait ça en se disant que ce n’était pas réparable. Or on en est sorti. Je pense que New York a la capacité d’en sortir, de se réinventer dans un monde qui ne ressemblera pas à celui d’avant le coronavirus mais ça va prendre du temps. »