Présidentielle américaine : Guerre totale pour remplacer « RBG » à la Cour suprême à six semaines du scrutin

DECRYPTAGE Après le décès de la juge Ruth Bader Ginsburg, Donald Trump pourrait offrir une majorité écrasante aux conservateurs (6-3) à moins de six semaines de la présidentielle

Philippe Berry

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Des femmes rendent hommage devant la Cour suprême des Etats-Unis à la juge Ruth Bader Ginsburg, décédée le 18 septembre 2020.
Des femmes rendent hommage devant la Cour suprême des Etats-Unis à la juge Ruth Bader Ginsburg, décédée le 18 septembre 2020. — Lenin Nolly/Sipa USA/SIPA

De notre correspondant aux Etats-Unis,

C’est une décision qui pourrait avoir un impact profond sur la société américaine pour les 30 prochaines années. Alors que Donald Trump a promis de nommer d’ici la fin de la semaine à la Cour suprême une femme pour succéder à la juge Ruth Bader Ginsburg, décédée vendredi, une bataille sans précédent s’est engagée au Sénat à moins de six semaines de la présidentielle du 3 novembre. Et les républicains, qui ont vite retourné leur veste après avoir refusé de confirmer le candidat d’Obama 9 mois avant l’élection de 2016, ont toutes les cartes en mains..

Pourquoi les démocrates hurlent à l'« hypocrisie »

En 2016, lorsque le juge conservateur Scalia décède neuf mois avant l’élection, le chef de la majorité républicaine au Sénat, Mitch McConnell, refuse d’organiser un vote – ou même une audition – pour le candidat choisi par Barack Obama, Merrick Garland, afin de « laisser le peuple choisir » lors de la présidentielle. Son collègue Lindsey Graham va même plus loin, et lance : « Je veux que vous utilisiez mes paroles contre moi. S’il y a un poste vacant lors de la dernière année du mandat d’un président républicain, vous pourrez lui dire que Lindsey Graham a dit que c’est le président suivant qui doit choisir. »

Avance rapide quatre ans plus tard : l’icône féministe et progressiste Ruth Bader Ginsburg, est morte 46 jours avant le scrutin. Et dans un bel exercice de contorsion, McConnell et Graham assurent qu’il est de leur « devoir » de choisir un remplaçant. Leur logique, c’est que la situation est différente : les démocrates n’avaient pas la majorité en 2016. Selon eux, les Américains ont voté pour les républicains en 2018, notamment pour confirmer les juges choisis par Donald Trump.

Avec la majorité, rien n’empêche les républicains de procéder

La constitution américaine est assez vague sur la Cour suprême. Le président a le pouvoir de nommer un candidat, et le Sénat celui de le confirmer. Pour le reste, les pères fondateurs n’ont rien précisé, ni sur le nombre de juges à la Cour ni sur la tenue d’auditions au Congrès. Par le passé, la confirmation d’un juge pouvait se faire en quelques semaines. Mais depuis les années 1980, la moyenne est de deux mois. Les républicains peuvent donc en théorie se dépêcher pour voter avant le 3 novembre. Ou bien, même en cas de victoire de Joe Biden et des démocrates au Sénat, pendant la période de transition («lame duck ») avant la prise de pouvoir des nouveaux élus en janvier.

Une majorité fragile de 3 voix (et peut-être moins)

A l’heure actuelle, les républicains disposent d’une majorité de trois voix (53-47). Deux sénatrices modérées, Susan Collins et Lisa Murkowski, ont indiqué qu’elles souhaitaient attendre après l’élection. Mitch McConnell peut encore perdre une voix (en cas d’égalité 50-50, c'est le vice-président Mike Pence qui ferait pencher la balance). Tous les yeux sont donc tournés vers Mitt Romney – le seul élu conservateur qui avait voté pour condamner Donald Trump lors de son procès en impeachment. Mais mardi soir, tous les autres élus incertains ont indiqué qu’ils voteraient avec leur parti.

S’ils parviennent à voter avant le 3 novembre, les républicains pourraient donc en théorie passer en force – et remercier au passage les démocrates qui ont abaissé de 60 à 50 le nombre de voix nécessaires pour confirmer les juges. Mais si le vote a lieu pendant la période de transition, entre le 3 novembre et le 20 janvier, la sénatoriale dans l’Arizona pourrait voir l’ex-astronaute Mark Kelly, en cas de victoire, apporter une voix de plus aux démocrates (il s’agit d’une « élection spéciale » pour remplacer le défunt John McCain, et le vainqueur n’a pas à attendre janvier pour prendre ses fonctions).

Deux femmes favorites

Pour succéder à « RGB », deux femmes tiennent la corde. La juge Amy Coney Barrett, âgée de 48 ans, est une fervente catholique qui est accusée par ses détracteurs de laisser sa foi guider ses décisions. Opposée à l’avortement, elle pourrait aider la cour à revenir sur la décision historique Roe v. Wade, qui a légalisé l’IVG dans tout le pays. Barbara Lagoa, 52 ans, est une magistrate d’origine cubaine née en Floride. Ce choix pourrait permettre à Donald Trump de booster ses chances dans cet Etat qui sera crucial pour le 3 novembre.

Les juges Amy Coney Barrett et Barbara Lagoa tiennent la corde pour être nommée par Donald Trump à la Cour suprême.
Les juges Amy Coney Barrett et Barbara Lagoa tiennent la corde pour être nommée par Donald Trump à la Cour suprême. - JUSTICE

Un pari à double tranchant pour les républicains, et un risque d’escalade

Mitch McConnell est un habile tacticien mais il doit faire attention à ne pas forcer sa main. Selon deux sondages de ces derniers jours, seulement un tiers des Américains estiment que Donald Trump devrait nominer un juge avant la présidentielle. Et les démocrates ont explosé tous leurs records de donations après le décès de Ruth Bader Ginsburg : 91,4 millions de dollars pour l’organisation ActBlue et 22 millions de dollars pour la campagne « Get Mitch or Die Trying » (Dégagez Mitch ou mourir en essayant), qui financent des candidats démocrates.

« Il n’est pas exclu que cela se retourne contre les républicains, qui pourraient perdre la Maison Blanche, le Sénat et la Chambre », estime Chris Edelson, professeur de sciences politiques à l’université américaine de Washington. Selon lui, il y a un « risque inquiétant d’escalade », avec des démocrates qui pourraient se venger et changer le nombre de juges à la Cour suprême pour rééquilibrer les forces. L’élue progressiste Alexandria Ocasio-Cortez a prévenu : « Mitch McConnell joue avec le feu. »