Tensions Iran-Etats-Unis : Ces sanctions « arrivent alors que Donald Trump est en difficulté »

INTERVIEW Les Etats-Unis ont rétabli unilatéralement les sanctions contre l’Iran datant d’avant l’accord de 2015, et les autres parties prenantes n’ont guère d’autre choix que de s’y soumettre

Propos recueillis par Rachel Garrat-Valcarcel

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Le président Donald Trump, le vice-président Mike Pence et le secrétaire d'Etat Mike Pompeo.
Le président Donald Trump, le vice-président Mike Pence et le secrétaire d'Etat Mike Pompeo. — Sipa USA/SIPA
  • Après avoir, retiré les Etats-Unis de l’accord de 2015 sur le nucléaire iranien, peu après son élection, Donald Trump a décidé de rétablir unilatéralement les sanctions de l’ONU qui existaient avant 2015.
  • Une nouvelle fois, les autres partenaires de l’accord – la France, la Chine, la Russie, l’Allemagne, le Royaume-Uni et bien sûr l’Iran – ont dénoncé l’attitude de Washington.
  • Pourtant, d’après Frédéric Encel, enseignant à Science Po Paris, Donald Trump ne devrait pas se priver de jouer à fond sur un rapport de force qui lui est extrêmement favorable, même isolé sur la scène internationale, surtout à quelques semaines des élections présidentielles.

C’est une affaire qui aura duré tout le (premier ?) mandat de Donald Trump​ : le feuilleton des relations entre l’Iran et les Etats-Unis. Depuis le retrait de Washington de l’accord de 2015 sur le programme nucléaire de Téhéran, les coups de chaud ont été nombreux. Le dernier en date vient de tomber : les Etats-Unis ont effectivement rétabli unilatéralement ce week-end les sanctions imposées par l’ONU avant l’accord de 2015, au grand dam de Téhéran mais aussi des autres partenaires de l’accord : la Chine, la Russie, la France, l'Allemagne et le Royaume-Uni.

Frédéric Encel, enseignant à Science Po Paris, qui vient de sortir un Que sais-je ? sur Les Cent mots de la guerre (PUF), explique à 20 Minutes les enjeux de cette décision.

Ce rétablissement unilatéral des sanctions, est-ce légal ?

C’est une vraie question de droit international. Les Etats-Unis ont le droit de se retirer, unilatéralement, d’un accord multilatéral. Tout le monde a le droit de retirer sa signature. Et l’accord du 14 juillet 2015 portant sur le nucléaire iranien signé entre les 5+1 (c’est-à-dire les cinq membres permanents du Conseil de sécurité et l’Allemagne) et l’Iran peut être remis en cause par l’un des signataires. Cela ne remet pas nécessairement en cause l’intégralité du traité. Le problème est de savoir si l’Etat qui se retire a le droit, en droit international, d’imposer aux autres signataires de se retirer de l’accord. La réponse est non. Mais là, les Etats-Unis vident l’accord de sa substance en menaçant les Etats de sanctions telles qu’elles sont rédhibitoires pour poursuivre des démarches avec l’Iran. Ce qui est un certain, c’est qu’on est ni dans l’esprit de l’accord ni dans l’esprit du droit international. Sur la lettre, on est dans le flou.

L'Europe, la Chine et le Russie, l’ONU aussi, ont dit que tout cela ne changeait rien. Mais ces pays peuvent-ils vraiment faire comme si de rien était ?

On peut décider, et dans une certaine mesure la Chine et d’autres Etats non-signataires le font, de contourner les menaces américaines en poursuivant leur commerce avec l’Iran. Dans des secteurs certes moins stratégiques, mais quand même. Manifestement, jusqu’à présent en tout cas, ces menaces de sanctions sont si sérieuses, notamment que le plan financier, que les 5+1 et la quasi-totalité des autres Etats s’y soumettent, directement ou indirectement. Le président américain joue de ce rapport de force favorable pour vider le traité de sa substance.

Mais ce n’est possible que parce que ce sont les Etats-Unis qui menacent. Ça serait là Russie, ça ne serait pas le même topo…

Evidemment ! Ce ne sont que des rapports de forces. Ils ne dégénèrent pas forcément en un usage massif et létal de la violence, j’ai nommé la guerre, mais évidemment qu’on est dans un rapport de force. L’ONU n’est qu’un cénacle, un forum et chaque Etat est une institution qui établi ses propres objectifs stratégiques, tactiques, en fonction de ses propres intérêts. Et seuls les Etats-Unis peuvent aujourd’hui faire ça dans le monde, notamment du fait de cette puissance financière qui, pour l’instant, demeure.

Ce rétablissement des sanctions n’arrive pas comme un cheveu sur la soupe, le retrait des Etats-Unis de l’accord de 2015 date déjà un peu. Mais faut-il quand même voir dans cette action un effet de la campagne électorale présidentielle américaine ?

Oui. Parce que les sanctions auraient très bien pu retomber un peu avant. Mais ça arrive maintenant, dans la dernière phase de la campagne électorale, alors que Donald Trump est en difficulté, puisque le Covid-19 a renversé la situation économique, c’est-à-dire ce qui compte le plus et qui était son point fort jusque-là. La dernière phase de la campagne de Donald Trump fonctionne en coups de boutoirs. L’opinion publique américaine, comme tant d’autres, ne s’intéresse pas beaucoup aux affaires internationales. En tout cas pas autant qu’à l’économie. Sauf que les évangélistes soutiennent à fond Trump et veulent absolument le voir rester ferme vis-à-vis de l’Iran.

Dans le même genre, y a-t-il un lien avec la normalisation récente des relations entre certains pays du Golfe et Israël ?

Totalement ! L’un ne va pas sans l’autre. Le retrait américain de l’accord du 14 juillet 2015 était déjà absolument lié au soutien inconditionnel de l’Arabie saoudite par les Etats-Unis, notamment parce que l’Arabie saoudite s’était engagé à acheter pour 130 milliards de dollars de matériel militaire américain. Là encore on revient à l’usage interne de la politique étrangère de Trump. Parce qu’une telle quantité d’achats signifie des dizaines de milliers d’emplois dans l’industrie, y compris dans des swings states. Donc on soutient à fond l’Arabie saoudite et ses alliés, on soutient à fond Israël pour le vote évangélique, tout ça correspond parfaitement à un schéma cohérent qui impose de stigmatiser l’Iran le plus possible.

Du côté de l’Iran, Téhéran peut-elle répondre et avec quels moyens ?

Comme souvent pour les petites ou les moyennes puissances confrontées à de plus fortes puissances qu’elles, on va tenter la menace et tenter de faire jouer la capacité de nuisance. L’Iran ne peut absolument pas construire une coalition économique, financière et même pas sérieusement militaire contre les Etats-Unis et leurs alliés. En revanche, l’Iran peut faire jouer des leviers tels que le Hezbollah chiite libanais, militairement très puissant dans la région, tels que des groupes yéménites pros iraniens, tels que des groupes de chiites irakiens… On peut même dans le pire des cas menacer la libre circulation maritime dans le détroit d’Ormuz [point de passage clef pour le transport du pétrole du Golfe persique]. En même temps, on a bien vu lors de l’élimination du général Soleimani par les Américains il y a moins d’un an que la riposte iranienne ne peut être que limitée. Car, à la fin des fins, une montée de tension qui s’inscrirait dans un vrai conflit, l’Iran ne peut pas gagner. Les possibilités de ripostes iraniennes sont extrêmement faibles.