Etats-Unis : Manifestations, violences urbaines, milices armées… Un cocktail explosif à deux mois de la présidentielle

DECRYPTAGE Trois mois après la mort de George Floyd, Donald Trump durcit le ton alors que Joe Biden l’accuse « d’attiser » les violences et que les affrontements entre des milices armées d’extrême droite et des manifestants se multiplient

Philippe Berry

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Des membres des Boogaloo Boys contre le confinement le 2 mai dans le New Hampshire.
Des membres des Boogaloo Boys contre le confinement le 2 mai dans le New Hampshire. — Michael Dwyer/AP/SIPA

De notre correspondant aux Etats-Unis,

Un peu plus de trois mois se sont écoulés depuis la mort de George Floyd. Et si les manifestations – majoritairement pacifiques – des premières semaines se sont essoufflées, la mobilisation s’est durcie dans plusieurs villes, notamment à Portland puis à Kenosha, où Jacob Blake a été grièvement blessé par des tirs policiers le 23 août. Donald Trump, qui s’est rendu dans le Wisconsin ce mardi, a une nouvelle fois promis de ramener « la loi et l’ordre », assimilant « les émeutes et les pillages » à du « terrorisme intérieur ».

Donald Trump a rendu visite à des commerçants de Kenosha touchés par les violences, le 1er septembre 2020.
Donald Trump a rendu visite à des commerçants de Kenosha touchés par les violences, le 1er septembre 2020. - E.Vucci/AP/SIPA

La veille, Joe Biden avait, lui, accusé le président américain « d’attiser les braises des violences ». Alors que des groupes armés d’autodéfense se mobilisent et que que trois personnes ont été tuées ces dix derniers jours, « la situation pourrait empirer » le 3 novembre en cas d’élection contestée, prévient Carolyn Gallaher, enseignante-chercheuse à l’université de Washington spécialisée dans les milices paramilitaires et l’extrême droite.

De George Floyd à Jacob Blake, une mobilisation qui s’est durcie

La mort de George Floyd a donné naissance « à la plus forte mobilisation contre les injustices raciales depuis l’assassinat de Martin Luther King », expliquait en juin dernier à 20 Minutes Omar Wasow, enseignant-chercheur à Princeton. Mais si les rassemblements des premiers jours ont été marqués par quelques débordements, notamment à Minneapolis, Washington, New York, Atlanta et Chicago, les centaines de manifestations qui ont suivi dans tout le pays ont été majoritairement pacifiques.

La situation s’est tendue courant juin à Seattle avec l’établissement d’une « zone autonome » auto-proclamée. Alors que Donald Trump appelait à « arrêter ces affreux anarchistes immédiatement », la maire démocrate de la ville a d’abord résisté avant d’envoyer la police évacuer le périmètre début juillet. A Portland, une minorité de manifestants s’en est prise à plusieurs reprises au tribunal de la ville. Contre l’avis des responsables démocrates, Donald Trump a envoyé mi-juillet des agents fédéraux – des douanes et de la police des frontières, notamment – pour protéger l’établissement. Des agents en tenue militaire sans aucune identification ont arrêté des manifestants sans leur fournir de motif, les embarquant dans des véhicules non-ciglés – des pratiques dénoncées par l’organisation de défense des droits civiques ACLU.

La mobilisation nationale a été relancée fin août alors que Jacob Blake, un jeune Afro-Américain de 29 ans, a été blessé de sept balles dans le dos par la police lors de son interpellation à Kenosha. Dans le Wisconsin, malgré les appels au calme de la famille, des voitures et des commerces ont été incendiés, poussant le gouverneur démocrate à demander le déploiement de la garde nationale, une force de réserve de l’armée américaine.

Les milices armées d’extrême droite entrent en jeu

« La principale différence entre le début des manifestations et aujourd’hui, c’est la mobilisation de milices armées d’extrême droite », estime Carolyn Gallaher. Certains groupes sont établis depuis des années, comme Oath Keepers, qui recrute principalement des ex-membres des forces de l’ordre et de l’armée. D’autres sont beaucoup plus récents, comme la mouvance des Boogaloo Boys, née dans les méandres du site 4Chan et qui s’est mobilisée contre le confinement et Black Lives Matter depuis le printemps.

Officiellement, ces groupes armés, qui s’organisent notamment via Facebook et flirtent avec le suprémacisme blanc, assurent être là pour protéger la collectivité et les commerces des pilleurs. Mais selon Gallaher, « ils sèment le chaos en cherchant l’affrontement avec les manifestants Black Lives Matter ». Deux personnes ont été tuées à Kenosha par un jeune militant de 17 ans pro-Trump, qui a été inculpé pour meurtre. Et à Portland, un membre du groupe d’extrême droite Patriot Prayer a été tué par balles en marge d’échauffourées avec des manifestants.

Ces milices armées sont-elles légales ? La réponse est complexe. Plus de 40 Etats américains autorisent le port d’arme non-dissimulée sur la voie publique (open carry). Mais si le 2e amendement fait mention de « milices bien régulées », la Cour suprême a tranché en 2008 qu’un civil ne pouvait protéger que sa personne, sa famille ou sa propriété. « Tous les Etats interdisent, d’une façon ou d’une autre, les milices paramilitaires privées », a expliqué Mary McCord, professeure de droit à l’université Georgetown, sur la radio NPR. A Kenosha, le shérif a écarté l’idée d'autoriser légalement des milices à participer au maintien de l’ordre. On a malgré tout vu des policiers fraterniser avec des civils armés.

Le risque d’un embrasement en cas d’élection contestée

« Dans les années 1990, les milices d’extrême droite étaient principalement anti-gouvernement », rappelle Carolyn Gallaher. « La grande nouveauté, c’est que certaines soutiennent aujourd’hui Donald Trump et la police. » Le président américain refuse d’ailleurs de condamner l’action de ces groupes, estimant que certains sont des « patriotes ». Mardi, Donald Trump a également sous-entendu que le suspect de Kenosha, Kyle Rittenhouse, avait agi en situation de légitime défense : « Il tentait de s’éloigner, et il aurait sans doute été tué » s’il n’avait pas tiré, a assuré le président américain.

Kyle Rittenhouse (gauche), un jeune militant pro-Trump de 17 ans, a été inculpé pour le meurtre de deux personnes lors des manifestations à Kenosha, dans le Wisconsin.
Kyle Rittenhouse (gauche), un jeune militant pro-Trump de 17 ans, a été inculpé pour le meurtre de deux personnes lors des manifestations à Kenosha, dans le Wisconsin. - Adam Rogan/The Journal Times via AP

C’est dans ce climat particulièrement tendu que se déroulera la présidentielle dans tout juste deux mois, le 3 novembre. Pour Gallaher, « il est possible, et peut-être même probable, que des violences éclatent s’il n’y a pas de vainqueur clair » entre Donald Trump et Joe Biden. « Attention, cela ne veut pas dire qu’il y aura une guerre civile, mais les affrontements entre manifestants et milices armées pourraient s’étendre à d’autres villes » si un des candidats refuse de capituler, estime la chercheuse. En juillet, Donald Trump, a d’ailleurs refusé de s’engager à accepter les résultats, déclarant : « Il faudra voir, je ne vais pas dire oui, je ne vais pas dire non. »