Le dernier Piketty ne sortira « probablement pas » en Chine, selon l’économiste

CENSURE La Chine n’a pas apprécié certaines critiques du livre à son égard

J.-L.D. avec AFP

— 

Thomas Piketty, ilustration
Thomas Piketty, ilustration — Peter MacDiarmid/REX/SIPA

Capitalisme et idéologie, le livre de Thomas Piketty consacré à la progression fulgurante des inégalités dans le monde, ne sortira « probablement » pas en Chine, l’économiste français refusant les coupes exigées par Citic Press, son éditeur chinois, a-t-il annoncé ce lundi.

« En résumé ils veulent supprimer toutes les références à la Chine contemporaine, et en particulier à l’inégalité et à l’opacité en Chine. J’ai refusé ces conditions, et indiqué que j’accepterai uniquement une traduction intégrale sans coupe d’aucune sorte », a déclaré Thomas Piketty par mail.

Coupes exigées

Considéré comme une « rock star » de l’économie, le professeur de l’Ecole d’économie de Paris a publié cette nouvelle somme aux éditions du Seuil en septembre 2019, six ans après le succès planétaire de son livre « Le Capital au XXIe siècle » (plus de 2,5 millions d’exemplaires vendus).

« Les autres maisons d’édition chinoises en contact avec mon éditeur français ont indiqué qu’elles exigeraient également des coupes, donc à ce stade il est probable que ce livre ne soit pas publié en Chine continentale », a-t-il ajouté, confirmant une information du South China Morning Post.

Un premier opus bien reçu en Chine

« Citic Press a eu l’honneur de coopérer avec Thomas Piketty afin de publier la version chinoise du "Capital au XXIe siècle". Les deux parties ont été heureuses de leur coopération. Les droits d’auteur du nouveau livre de Thomas Piketty sont toujours en négociation », a déclaré un porte-parole de la maison d’édition.

Ce premier opus s’était vendu à des centaines de milliers d’exemplaires en Chine, et avait même été salué par le président chinois Xi Jinping, qui avait utilisé le résultat de ses recherches sur la forte progression des inégalités aux Etats-Unis et en Europe comme la preuve de la supériorité du modèle communiste chinois.

La « ploutocratie » du régime chinois

Mais dans le chapitre 12 de Capitalisme et idéologie, consacré aux « sociétés communistes et postcommunistes », l’économiste français, après avoir épinglé la « dérive oligarchique et kleptocratique » de la Russie, s’attaque à la « ploutocratie » d’un régime chinois, qui, en matière d’inégalités de revenus a rattrapé, voire dépassé les pays occidentaux.

« A la fin des années 2010, (…) la Chine est à peine moins inégalitaire que les Etats-Unis, et elle l’est nettement plus que l’Europe, alors qu’elle était la plus égalitaire des trois régions-continents au début des années 80 » : cette phrase figure d’ailleurs parmi les 24 passages dont Citic Press a exigé la suppression, d’abord début juin dans l’édition française, puis début août dans l’édition anglaise.

Tristesse de fuir le dialogue

Si une édition russe n’est pas prévue, la Chine est le seul pays à avoir formulé de pareilles exigences, a poursuivi Thomas Piketty pour qui cette « censure illustre la nervosité croissante du régime chinois et son refus d’un débat ouvert sur les différents systèmes économiques et politiques ».

« Il est triste que le "socialisme aux couleurs chinoises" de Xi Jiping se dérobe au dialogue et à la critique », malgré la « perspective critique mais constructive des différents régimes inégalitaires de la planète et de leurs hypocrisies » que l’économiste affirme avoir adoptée dans son livre et qui n’épargne pas plus les Etats-Unis que l’Europe, le Brésil, l’Inde ou le Moyen-Orient.