Meurtre de Rafic Hariri : Les Libanais entre déception et indifférence après le verdict

JUSTICE Empêtrés dans la crise économique et toujours sous le choc après l'explosion à Beyrouth, les Libanais ont accueilli dans l'indifférence le verdict du procès sur l'assassinat de l'ancien Premier ministre

20 Minutes avec AFP
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Le Tribunal spécial pour le Liban
Le Tribunal spécial pour le Liban — Piroschka VAN DE WOUW / ANP / AFP

Un épilogue qui laisse de nombreux Libanais sur leur faim… Epuisés par des mois de crise économique et toujours sous le choc après l'explosion meurtrière au port de Beyrouth, ils ont réservé un accueil mitigé au verdict tant attendu du procès sur l'assassinat de l'ancien Premier ministre Rafic Hariri.

Le Tribunal spécial pour le Liban (TSL), établi il y a treize ans aux Pays-Bas pour enquêter et juger les auteurs de l’assassinat en 2005 de Rafic Hariri, a rendu mardi un jugement qui a déçu une partie de la population. Parmi les quatre suspects jugés par contumace, tous membres présumés du mouvement chiite Hezbollah, allié de la Syrie, seul le principal suspect a été reconnu coupable par le TSL, qui a acquitté les trois autres. Au bout de six ans de procès.

Beaucoup déplorent le budget faramineux alloué au financement du tribunal spécial

Le tribunal a en outre écarté tout lien direct entre l’attentat et les dirigeants du Hezbollah ou le régime syrien, contre lequel Rafic Hariri s’était retourné juste avant son assassinat, en rejoignant l’opposition à la tutelle syrienne sur le pays.

« Tout cela était inutile (…) Pendant quinze ans, ils ont pris de l’argent pour rien », a déploré Saad al-Ferikh, un jeune habitant de Tariq al-Jdidé, principal bastion pro-Hariri à Beyrouth, après la diffusion en direct du jugement à la télévision.

Alors que le Liban s’enfonce de plus en plus dans la crise économique et la pauvreté et que l’Etat est officiellement en faillite depuis mars, beaucoup déplorent le budget faramineux alloué au financement du TSL, estimé à entre 600 millions et un milliard de dollars.

« Une blague »

À Tariq al-Jdidé, les habitants attendaient davantage d’un tribunal international, affirme Rayan, d’autant que les appels se multiplient depuis le 4 août en faveur d’une enquête internationale sur l’explosion meurtrière au port de Beyrouth. « Après 15 ans, ils ont choisi une personne qu’ils veulent nous faire croire responsable de tout ce problème. C’est une blague », a déploré la jeune femme, entourée de portraits de Rafic Hariri. « On a le sentiment que la montagne a accouché d’une souris », a renchéri Karim Emile Bitar, professeur de sciences politiques.

Dans la presse locale, les unes et commentaires divergent en fonction de leur proximité ou hostilité au Hezbollah, mais la plupart conviennent que l’aventure longue et onéreuse de la justice internationale n’a pas été concluante. « Périmé », titre ainsi mercredi le quotidien pro-Hezbollah Al-Akhbar sur fond d’une photo de la salle d’audience du TSL barrée d’un tampon rouge.

« Les différents partis au Liban interprètent la décision du TSL à leur guise »

« Les différents partis au Liban interprètent la décision du TSL à leur guise », affirme Nadim Houry, directeur de l’Initiative arabe de réforme, un centre de recherches. Certains se sentent vengés par l’incrimination d’un suspect du Hezbollah, Salim Ayyach, d’autres déplorent l’acquittement des trois autres suspects, ajoute-t-il. « C’est un résultat profondément insatisfaisant car les questions fondamentales restent sans réponse et continueront de diviser les Libanais », poursuit Nadim Houry.

Mais de nouvelles tensions politiques ou dérapages sécuritaires ont été évités, estime Karim Emile Bitar. « C’est un jugement pour le moins paradoxal (…) mais qui est peut-être une bonne nouvelle pour la paix sociale au Liban », dit-il.

« Tant de catastrophes se sont produites depuis »

Le Liban continue de panser ses blessures après l’explosion du 4 août, sa pire tragédie en temps de paix, survenue alors que la descente aux enfers était déjà accélérée par une crise politique, économique et sociale inédite, amplifiée par l’épidémie de coronavirus.

« Tant de catastrophes se sont produites depuis » l’assassinat de Rafic Hariri, déplore Karim Emile Bitar : « Je ne dirais pas que c’est un non-événement, mais ce verdict n’a pas eu l’impact qu’il aurait pu avoir ».