Humanitaires tués au Niger : Les ONG sont-elles livrées à elles-mêmes dans les zones à risque ?

HUMANITAIRE Le co-fondateur de l'ONG Acted, dont sept membres sont morts la semaine dernière au Niger, a dénoncé un abandon de la France et des humanitaires livrés à leur sort

Jean-Loup Delmas

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Les membres d'Acted ont-ils été laissé pour compte par la communauté internationale ?
Les membres d'Acted ont-ils été laissé pour compte par la communauté internationale ? — BOUREIMA HAMA / AFP
  • Sept membres de l’ONG Acted ont été tués la semaine dernière au Niger, suscitant une vive émotion.
  • La colère s’est jointe à la tristesse. Le cofondateur de l’ONG a notamment dénoncé un abandon de l’Etat et des humanitaires livrés à leur sort. Une plainte a notamment été déposée contre Paris.
  • L’argument est-il recevable et peut-on accuser les gouvernements de ne pas intervenir au sein des ONG ? 
     

Frédéric Roussel, co-fondateur de l’ONG Acted, ne décolère pas. Pour lui, les sept humanitaires de l’organisation tués au Niger ont été abandonnés à leur sort, notamment par la France. « La communauté internationale [doit réaliser] la contradiction qu’il y a entre nous demander de soutenir ces populations qui vivent de façon dramatique et nous laisser seuls confrontés à une violence où nous sommes devenus les cibles les plus faciles », a-t-il dénoncé dans une interview lundi, avant de pointer l'« épouvantable paradoxe de voir que nos jeunes humanitaires ont été tués dans une zone jaune [classée ainsi par le ministère des Affaires étrangères], où l’on peut se rendre quand on a besoin de repos ». L'ONG a décidé de porter plainte contre Paris.

Les ONG sont-elles abandonnées à leur sort par les Etats, les laissant se débrouiller seules en milieu hostile ? Un membre d'une ONG interrogé dans le cadre de cet article, qui a préféré rester anonyme, tranche : « Je ne juge pas sa vive émotion, mais si on se faisait vraiment prêter assistance par des Etats lors de nos interventions, a fortiori militairement, on n’aurait plus rien d’une ONG – organisation non gouvernementale, faut-il le rappeler. C’est simplement sémantique ».

Indépendance et risque

En d’autres termes, oui, les ONG sont laissées seules face au danger dans des zones effroyablement risquées, mais « c’est leur nature et leur ADN, témoigne Alexandre Hollander, CEO d’Amarante International, leader européen de l’accompagnement sécuritaire en zone à risque. Les ONG, surtout françaises, se sont construites en prenant des distances avec les Etats, ce qui leur donne cette liberté d’action et leur indépendance. »

Pour Pierre Mendiharat, directeur des opérations de Médecins Sans Frontières, « toute opération et activité en zone de conflit nécessite des évaluations de risques, cela nous arrive de renoncer à des opérations dans des régions que l’on juge trop risquées ou lorsque les conditions de sécurité les plus sommaires ne nous semblent pas réunies. » Situation notamment fréquente en Afrique de l’Ouest, avec l’implantation de l’Etat islamique et d’autres groupes « à la logique totalisante : on est soit avec eux soit contre eux. Ce que ce massacre nous rappelle, c’est la dangerosité de nos missions. »

« Aucune nation ne nous force à aller quelque part »

« On sait dans quoi on s’embarque, on essaie de connaître au mieux les risques. Une fois qu’on les a établis, à nous de décider si on y va quand même ou non. On est peut-être plus raisonnable que par le passé d’ailleurs, même si ce genre de drame peut survenir n’importe quand en mission. Le risque zéro n’existe pas », appuie l'humanitaire ayant préféré rester anonyme. Depuis 2015, les ONG ont pris le problème sécuritaire à bras-le-corps appuie Alexandre Hollander, d’Amarante International. Avant le drame de la semaine dernière, deux humanitaires Occidentaux ont été tués depuis cinq ans, preuve de l’efficacité des briefings de survie mais aussi de la pertinence des choix de missions. « Le risque fait partie du contrat moral des ONG : risquer sa vie pour protéger les populations, c’est l’ADN de la chose. »

« Il faut en revanche être très clair sur la question d’intervenir à la demande : aucune nation ne nous force à aller quelque part. On y va en notre âme et conscience », précise l’humanitaire témoignant anonymement. « On peut dire à la limite qu’on se sent parfois moralement obligé d’y aller parce que les pays ne font pas leur boulot correctement, mais la décision c’est nous et nous seuls qui la prenons. »

Tensions entre Etats et ONG

« Il suffit de voir les conflits ouverts entre certaines nations et des ONG de sauvetage en mer de migrants pour certifier qu’il n’y a pas de pilotage », abonde Alexandre Hollander, qui évoque aussi les actions en justice des ONG contre les Etats autour du réchauffement climatique.

« Qui imagine une mission en Afghanistan dans les années 1980 sous la protection de l’Armée soviétique ? interroge le membre d'ONG témoignant anonymement. Cela n’aurait aucun sens. On est seuls à intervenir parce qu’on a décidé d’être seuls. Là où il y a défaillance et abandon des Etats, c’est envers les populations, pas envers nous. »