Turquie: Première prière à la basilique Sainte-Sophie reconvertie en mosquée

RELIGIONS Par cette reconversion en mosquée, Recep Tayyip Erdogan entend galvaniser sa base électorale conservatrice et nationaliste, dans un contexte de difficultés économiques aggravées par la pandémie

20 Minutes avec AFP

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Vendredi à Istanbul a eu lieu la première prière à la basilique Sainte-Sophie, une cérémonie à laquelle a assisté le président Recep Tayyip Erdogan.
Vendredi à Istanbul a eu lieu la première prière à la basilique Sainte-Sophie, une cérémonie à laquelle a assisté le président Recep Tayyip Erdogan. — Mustafa Kamaci / TURKISH PRESIDENTIAL PRESS SERVICE / AFP

Plusieurs milliers de musulmans ont participé vendredi à Istanbul à la première prière organisée à l'ex-basilique Sainte-Sophie depuis sa reconversion controversée en mosquée, une cérémonie lors de laquelle le président Recep Tayyip Erdogan a récité un passage du Coran.

Lors de cette prière retransmise en direct, Recep Tayyip Erdogan, qui portait pour l’occasion une calotte islamique, a lu la première sourate du livre sacré des musulmans. Puis les quatre minarets de Sainte-Sophie ont émis l’appel à la prière signalant le début du rite.

Des foules compactes venues prier

« Nous assistons à un moment historique (…) Une longue séparation prend fin », a déclaré le chef de l’Autorité religieuse Ali Erbas qui, pendant son prêche, tenait un cimeterre symbolisant la conquête de Constantinople par les Ottomans en 1453.

Il s’agit de la première prière collective organisée depuis quatre-vingt-six ans à Sainte-Sophie, œuvre architecturale majeure construite au VIe siècle qui a successivement été une basilique byzantine, une mosquée ottomane et un musée.

Le 10 juillet, Recep Tayyip Erdogan a décidé de rendre l’édifice au culte musulman après une décision de justice révoquant son statut de musée obtenu en 1934.

Cette mesure a suscité la colère de certains pays, notamment la Grèce qui suit de près le devenir du patrimoine byzantin en Turquie. Le pape François s’est aussi dit « très affligé » par cette reconversion.

Malgré l’épidémie de coronavirus, des foules compactes se sont formées dans la matinée autour de Sainte-Sophie pour venir y prier. Plusieurs fidèles ont même passé la nuit sur place. « C’est historique. Qu’Allah bénisse Recep Tayyip Erdogan. Il fait de si belles choses. Je suis très émue », a déclaré Aynur Saatçi, une femme au foyer de 49 ans qui a écourté ses vacances pour venir prier à Sainte-Sophie.

« Briser les chaînes »

Pour nombre d’observateurs, la reconversion de Sainte-Sophie en mosquée vise à galvaniser la base électorale conservatrice et nationaliste de Recep Tayyip Erdogan, dans un contexte de difficultés économiques aggravées par la pandémie.

En prenant cette décision, le chef de l’Etat, souvent accusé de dérive islamiste, s’attaque aussi à l’héritage du fondateur de la République, Mustafa Kemal, qui avait transformé Sainte-Sophie en musée pour en faire l’emblème d’une Turquie laïque.

Comme un symbole, Recep Tayyip Erdogan a choisi pour la première prière le jour du 97e anniversaire du traité de Lausanne qui fixe les frontières de la Turquie moderne et que le président, nostalgique de l’Empire ottoman, appelle souvent à réviser.

Sainte-Sophie reste en Turquie étroitement associée à la prise de Constantinople par le sultan Mehmet II, dit le Conquérant. Une fanfare ottomane était d’ailleurs présente sur le parvis de l’édifice vendredi. « C’est le moment où la Turquie brise ses chaînes. Elle pourra désormais faire ce qu’elle souhaite, sans être soumise à l’Occident », estime Selahattin Aydas, un commerçant venu prier à Sainte-Sophie. « Personne d’autre que notre président n’aurait pu la retransformer en mosquée », ajoute-t-il.

La colère de la Grèce

La prière de vendredi intervient par ailleurs dans un contexte de fortes tensions​ entre Ankara et Athènes, liées notamment aux explorations turques d’hydrocarbures en Méditerranée orientale.

La Grèce a vivement dénoncé la reconversion de Sainte-Sophie en mosquée, y voyant une « provocation envers le monde civilisé ». En guise de protestation en Grèce, les églises orthodoxes devaient faire sonner leurs cloches vendredi. « C’est un jour de deuil pour (…) toute la chrétienté », a déclaré le chef de l’Église grecque, l’archevêque Iéronymos.

« En tant que Grec, je suis assez amer, je suis assez en colère. Et je suis sûr que je ne suis pas le seul à ressentir ce type d’émotion », a déclaré le Grec Margaritis Schinas, commissaire européen chargé de la « promotion du mode de vie européen », qualifiant cette décision du gouvernement turc de « mauvais point de départ » pour ses relations avec l’UE.

Israfil, un vendeur de kilims près de Sainte-Sophie, est lui aussi mécontent de la reconversion de Sainte-Sophie, redoutant un « impact négatif sur le tourisme » qui a déjà énormément souffert de l’épidémie. « Tout ce show, c’est pour des raisons politiques », grommelle-t-il. Mais Ankara a rejeté toutes les critiques au nom de la « souveraineté », soulignant que les touristes pourront continuer de visiter cet édifice classé au patrimoine mondial de l’humanité par l’Unesco.

« Les mesures prises à la hâte peuvent avoir des conséquences désastreuses »

La précipitation des autorités pour y organiser une première prière suscite en tout cas des inquiétudes. « Les mesures prises à la hâte (…) peuvent avoir des conséquences désastreuses et causer des dégâts irréversibles » à l’édifice vieux de quinze siècles, souligne Tugba Tanyeri Erdemir, chercheuse à l’Université de Pittsburgh.

Le sort des mosaïques byzantines qui se trouvent à l’intérieur de Sainte-Sophie préoccupe particulièrement les historiens.

L’Autorité des affaires religieuses (Diyanet) a affirmé qu’elles seraient dissimulées par des rideaux uniquement pendant les prières, l’islam interdisant les représentations figuratives, et resteraient visibles le reste du temps.