Colonisation : En Belgique, les « regrets » historiques du roi après la réouverture d’un débat douloureux

MEMOIRE Philippe réagissait aux nombreuses critiques de manifestants contre l’héritage de Léopold II, dont des statues ont été déboulonnées ou dégradées en Belgique

Lucie Bras

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Philippe, le roi de Belgique, le 26 mars 2019.
Philippe, le roi de Belgique, le 26 mars 2019. — JUNG Yeon-Je / AFP
  • Philippe, le roi des Belges, a transmis ses « regrets » au président de la République démocratique du Congo pour les souffrances infligées lors de la colonisation du pays.
  • Ce passé douloureux a été ravivé par la mort de George Floyd aux Etats-Unis, et les manifestations qui ont suivi en Belgique contre le racisme.
  • « Le regret n’est qu’un début. Les excuses viendront plus tard », estime Jean Omasombo, politologue congolais et professeur de science politique à l’université de Kinshasa.

C’est une première dans l’histoire mêlée de la Belgique et de la République démocratique du Congo. Mardi, le roi belge Philippe a présenté « ses plus profonds regrets pour les blessures » infligées, lors de la période coloniale, de 1885 à 1960, à l’ex-Congo belge. Le débat douloureux sur ce passé a été ravivé par les manifestations contre le racisme après la mort de George Floyd aux Etats-Unis. Les critiques ont notamment visé le roi Léopold II, accusé par certains d’avoir causé la mort de 10 millions de Congolais.

  • Que contient cette lettre « historique » ?

« A l’époque de l’Etat indépendant du Congo [de 1885 à 1908, avant que le roi Léopold II ne cède le territoire à l’Etat belge], des actes de violence et de cruauté ont été commis, qui pèsent encore sur notre mémoire collective », écrit Philippe dans une lettre au président de la République démocratique du Congo (RDC, ex-Zaïre), Félix Tshisekedi. « La période coloniale qui a suivi (jusqu’en 1960) a également causé des souffrances et des humiliations. Je tiens à exprimer mes plus profonds regrets pour ces blessures du passé dont la douleur est aujourd’hui ravivée par les discriminations encore trop présentes dans nos sociétés », poursuit le souverain. Une lettre saluée par le président congolais, qui fêtait ce mardi les 60 ans de l’indépendance du pays.

  • De quoi parle le roi Philippe quand il évoque « des actes de violence et de cruauté » commis par la Belgique au Congo ?

En Belgique, la polémique sur la colonisation du Congo a été déclenchée, entre autres, par le mouvement « Réparons l’histoire ». Sa pétition, qui a récolté plus de 80.000 signatures, accuse l’aïeul de Philippe, Léopold II, d’avoir « tué plus de 10 millions de Congolais », même si ce nombre reste contesté par les historiens.

Via des sociétés concessionnaires, Léopold II a recouru au travail forcé au Congo pour, notamment, extraire le caoutchouc. Alors qu’il n’a jamais mis les pieds au Congo, il y a fait installer un système marqué par des coups de fouet, de la torture, des villages brûlés ou des mains coupées pour les travailleurs insuffisamment productifs… De nombreuses exactions ont été documentées par une commission spéciale en 2001.

  • Ces regrets sont-ils importants dans l’histoire de la colonisation belge ?

« Le regret n’est qu’un début » estime Jean Omasombo, politologue congolais et professeur de science politique à l’université de Kinshasa. « En Belgique, l’esprit colonial n’a pas disparu. Le fait que le roi ait présenté des regrets, c’est un pas, ça veut dire qu’il accepte, au nom de la Belgique, qu’il y a eu violence. » Pour lui, « cela permet aussi de réhabiliter Patrice Lumumba [premier Premier ministre de la République démocratique du Congo et icône des nouveaux militants anticoloniaux, assassiné à 35 ans avec la complicité de la Belgique en 1961]. Pendant plus de 20 ans, au Congo, on n’avait pas le droit de citer son nom ».

Prochaine étape, pour la Belgique : la création, validée mi-juin par le Parlement, d’une commission chargée d’examiner tous les aspects de la colonisation du Congo, du Rwanda et du Burundi. Constituée dans le but de réaliser ce travail de mémoire, elle devrait commencer ses travaux à partir de septembre. Une démarche qui devrait prendre des années. Les excuses du roi Philippe, réclamées par certains, « ne pourront venir qu’après le travail de cette commission », estime Jean Omasombo.

  • Comment la Belgique peut-elle « réparer l’histoire » ?

Des statues de Léopold II et Baudouin repeintes ou déboulonnées… En Belgique, comme aux Etats-Unis et en France, se pose la question du maintien ou non de ces hommages. Jean Omasombo cite le modèle congolais, qui mêle la préservation de l’histoire et rejet de la colonisation : « En 1971, le président Mobutu décide le "recours à l’authenticité", une série de mesures pour effacer le passé colonial », explique-t-il. Dans toutes les villes du Congo, places publiques, rues et avenues Léopold ou Baudouin sont débaptisées, les statues déplacées… « La plupart de ces monuments ont été cassés, jetés à l’eau », raconte Omasonbo. « Il y a 8-10 ans, on a ramassé ces monuments et on les a déposés dans un parc à Kinshasa, pour se souvenir. »

Une statue vandalisée du roi Léopold II à Bruxelles en Belgique, le 10 juin 2020.
Une statue vandalisée du roi Léopold II à Bruxelles en Belgique, le 10 juin 2020. - THIERRY ROGE / BELGA / AFP

Si les « regrets » historiques du roi des Belges ont été salués mardi au Congo, certains acteurs demandent aussi des réparations. « Cette repentance tardive ne peut être acceptée qu’après des réparations conséquentes de ces atrocités qui ont permis l’enrichissement personnel de Léopold II et ses amis », a déclaré à l’AFP Hervé Diakiese, porte-parole du mouvement citoyen « Congolais débout ». « Le rôle trouble joué par la Belgique au lendemain de l’indépendance du 30 juin 1960 pour contrôler les minerais de la RDC doit figurer aussi parmi les matières à réparation », a-t-il ajouté. Il a aussi invité la Belgique à restituer le « patrimoine culturel congolais qui se trouve au musée de Tervuren ».

Pour Jean Omasombo, il est essentiel « d’identifier les faits » : « L’histoire du Congo reste très mal écrite, pendant des années on nous a fait croire que la colonisation était un bien. Ce pays nécessite encore qu’on l’étudie et que l’on voie comment il a évolué. C’est un grand chantier qui s’ouvre. »