Espions, bataille navale… Pourquoi les relations entre la France et la Turquie se sont-elles autant dégradées ?

TENSIONS Les deux pays ont montré des signes d’animosité sur la scène internationale, s’envoyant mutuellement avertissements et coups de pression

Lucie Bras

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Le Courbet, navire de l'armée française.
Le Courbet, navire de l'armée française. — MARINE NATIONALE / AFP
  • La France a dénoncé un acte « extrêmement agressif » de la Turquie en mer Méditerranée, affirmant que le pays avait menacé l’un de ses bateaux.
  • Un nouvel accroc dans les relations entre les deux pays, qui empirent depuis des années.
  • « Depuis quinze ans, les choses se dégradent, les crises sont plus violentes et plus fréquentes », estime Didier Billion, directeur adjoint à l’IRIS et spécialiste de la Turquie.

Une attaque en pleine mer, des arrestations d'« espions » à la solde de la France… Rien ne va plus entre la France et la Turquie, dont les relations se sont envenimées ces dernières semaines. Au cœur de la brouille : des enjeux d’influence et de crédibilité, mais aussi d’anciennes rancœurs.

20 Minutes revient sur les incidents de ces derniers jours avec deux spécialistes, Didier Billion, directeur adjoint de l’IRIS et spécialiste de la Turquie et Luis Martinez, spécialiste du Maghreb et du Moyen-Orient au CERI, auteur du livre L’Afrique du Nord après les révoltes arabes (éd. Presses de Sciences po, 2019).

Que s’est-il passé en Méditerranée ?

Au large de la Libye, un incident naval a eu lieu le 10 juin entre les deux puissances. D’un côté, la frégate française Courbet, qui patrouille en Méditerranée pour le compte de l’OTAN, dans le cadre d’une opération de sécurité maritime. En face, un navire suspecté de transporter des armes dans ses 54 containers à destination de la Libye, pays pourtant placé sous embargo par l’OTAN (organisation dont font partie la France et la Turquie, vous suivez ?). La marine française reçoit l’ordre de vérifier sa cargaison et prend contact avec le navire. A partir de ce moment-là, les versions des deux pays divergent.

Selon la France, un navire de la marine turque à proximité l’a alors « illuminé à trois reprises avec son radar de conduite de tir ». L’illumination au radar est destinée à effectuer un repérage ultime avant un tir pour guider un éventuel missile. « Cette affaire est à nos yeux très grave (…). On ne peut pas accepter qu’un allié se comporte comme cela, fasse cela contre un navire de l’Otan sous commandement Otan menant une mission Otan », a dénoncé la ministre des Armées, Florence Parly.

La Turquie a rejeté des accusations « infondées » et un haut responsable militaire turc ayant requis l’anonymat a accusé le navire français d’avoir effectué une « manœuvre à grande vitesse et dangereuse », passant trop près du navire suspect.

Cet accrochage témoigne de la bataille d’influence qui se joue dans cette zone de la Méditerranée. « La Turquie est en train d’occuper un espace en Libye que la France espérait jouer », commente Luiz Martinez. « De façon simple, la France a été, avec le Royaume-Uni et les Etats-Unis, à l’origine de la chute du régime de Kadhafi. Mais ces pays ont ensuite abandonné la région. Ils ont été incapables de penser la reconstruction du pays », explique-t-il. La Turquie a alors investi cet espace. « Elle espère désormais offrir un modèle idéologique et politique en Afrique du Nord, avec les partis islamistes au pouvoir. Ce serait, du point de vue de la France, un échec politique cruel. »

L’arrestation de quatre espions, annoncée le 23 juin par Ankara, vient-elle porter un nouveau coup à la relation entre les deux pays ?

Autre coup de canif dans les relations entre les deux pays : l’arrestation de quatre personnes soupçonnées d’être des « espions » à la solde de la France, annoncée par Ankara. « C’est clairement un avertissement, analyse Didier Billion. Le fait que ça se produise aujourd’hui et que la presse turque y donne du relief indique clairement que c’est un signal fort envoyé à la France, qui met en évidence l’état de dégradation des relations entre les deux pays, ce qui est très préoccupant. Le message turc est clair : on ne se laissera pas faire ». Le ministre des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian a réagi ce mercredi, en demandant l’Union européenne de se pencher « sans tabou » sur sa relation avec la Turquie.

Les relations entre les deux pays sont-elles tendues depuis longtemps ?

« C’est comme un vieux couple, tout se passe bien pendant de longues périodes, puis il y a une crise. Mais depuis quinze ans, les choses se dégradent, les crises sont plus violentes et plus fréquentes », estime Didier Billion, qui a une idée bien précise sur la date de début de cette dégradation. « Le quinquennat de Nicolas Sarkozy a été une catastrophe du point de vue de ces relations. Sur le fond tout d’abord, il s’était positionné contre l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne. Et sur la forme, il avait été très condescendant. Les Turcs ne l’ont pas apprécié et ils s’en souviennent encore aujourd’hui. »

Si la situation s’était améliorée sous François Hollande, qui avait fait un voyage officiel en Turquie, les déclarations d’Emmanuel Macron ont à nouveau mis de l’huile sur le feu. Comme lorsqu’il a accusé l’OTAN de « mort cérébrale » après une intervention de la Turquie en Syrie. « Ce n’est pas bon signe. On n’est pas obligé d’aimer Erdogan ni d’apprécier sa politique, mais la Turquie reste une puissance de la région. Il n’y a rien de pire que la situation actuelle, où les noms d’oiseaux volent », rappelle le chercheur.

Que peut-on espérer pour la suite ?

« Le lien diplomatique n’est pas rompu, les ambassadeurs des deux pays n’ont pas été convoqués », rassure Didier Billion. Il ne faut pas non plus oublier que la Turquie et la France entretiennent des liens commerciaux étroits, des intérêts économiques mutuels. Pour les spécialistes, la prochaine étape devrait être un arbitrage international. A la demande de la France, une commission d’enquête sur l’incident en Méditerranée a été ouverte par l’OTAN. « Cela débouchera certainement sur une résolution enjoignant les deux pays à se calmer en termes diplomatiques. Mais je pense que ça ne donnera rien. Quoi qu’il en soit, la situation ne va pas dégénérer », affirme Didier Billion.

Et sur le cas libyen ? « Dans le meilleur des cas, les Etats-Unis reviennent au sein de l’OTAN et parviennent à prouver que l’alliance est efficace s’il n’y a pas ce genre d’affrontements, mais la poursuite d’intérêts communs », estime Luis Martinez. « Mais si Trump repart pour quatre ans, la France va devoir montrer à la Turquie qu’elle n’est pas prête à s’effacer en Libye. »