Comment briser un terroriste (sans le torturer)

LIVRE Un interrogateur de l'US Air Force raconte son expérience en Irak...

Philippe Berry, à Los Angeles

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«How to break a terrorist», par Matthew Alexander et John Bruning
«How to break a terrorist», par Matthew Alexander et John Bruning — Free Press

De notre correspondant à Los Angeles

«Mon premier prisonnier était un imam, qui fournissait une aide logistique à Al-Qaida. Dans sa cellule, il m’a dit que s’il avait un couteau, il me trancherait la gorge. Après avoir essayé de comprendre sa colère contre les Américains puis gagné sa confiance, nous avons obtenu des renseignements stratégiques.»

Cet épisode est raconté par Matthew Alexander, un interrogateur de l’US Air Force envoyé en Irak en 2006 pour y traquer Abou Moussa A-Zarqaoui, le chef de l’organisation terroriste dans le Golfe. Sorti la semaine dernière, le livre de Matthew Alexander (un pseudonyme), «Comment briser un terroriste: ces interrogateurs qui ont utilisé leur cerveau, et pas la force, pour éliminer l’homme le plus dangereux d’Irak», est un obus dans la mare.

«La torture ne donne pas de bons résultats»

La recette d’Alexander et de son groupe d’interrogateurs? Respect, relation, espoir, ruse, manipulation. Il écrit: «La méthode la plus efficace pour obtenir des informations de la plupart de ces prisonniers est d’être sympathique. Ça veut dire les connaître mieux qu’ils ne se connaissent eux-mêmes, les manipuler dans un jeu de rôle en utilisant la flatterie, la tromperie.»

Il ne s’agit pas seulement «d’être humain et de ne pas perde son âme». Non, Matthew Alexander est avant tout un homme pragmatique. Selon lui, «la torture ne donne pas de bons résultats». «Un terroriste entraîné dans les camps d’Al-Qaida s’attend à ce que nous employions la force. Il est y préparé. Amenez un seau d’eau et il se ferme complètement», a-t-il expliqué lundi sur le plateau du Daily Show.

Des militaires réticents

Certains ne sont pas convaincus. «Mais quand même, n’y a-t-il pas des moments où vous n’avez pas le temps de construire une relation et où une méthode musclée donne de meilleurs résultats», demande l’ultra conservateur Sean Hannity, sur Fox News. La torture «marche parfois», concède l’interrogateur, mais il réaffirme que ce n’est pas la méthode la plus efficace. Pire, selon lui, les prisons d’Abou Graïb ou Guantanamo sont «des erreurs stratégiques». A chaque scandale, de nouveaux combattants rejoignent Al-Qaida.

Alexander dit avoir écrit ce livre et pris le risque d’apparaître publiquement car «le système d’interrogatoire est cassé» et qu’il faut faire «évoluer les mentalités dans l’armée». Un combat difficile: il a dû poursuivre en justice le département de la Défense qui empêchait la parution du livre et voulait censurer des passages entiers. «Non seulement des dirigeants du Pentagone ne sont pas convaincus par les arguments contre la torture. Ils ne veulent même pas que le public les entendent», accuse-t-il.

Et pourtant, la méthode qu’il défend a fait ses preuves: le 7 juin 2006, après une longue traque, Zarqaoui était tué.

 
Déclaration universelle des Droits de l'homme
Hasard du calendrier, le livre (publié chez Free Press, droits pas encore vendus en France) sort alors que sera célébré mercredi le 60e anniversaire de la déclaration universelle des Droits de l’homme à l’ONU.
De nombreuses voix se réfèrent à ce texte pour dénoncer la technique d’interrogatoire par water-boarding, qui vise à simuler une noyade. Pendant la campagne présidentielle, John McCain s’y était opposé, expliquant que «la vie, ce n’est pas 24 heures», la série télévisée dans laquelle Jack Bauer n’hésite jamais à torturer un terroriste pour sauver des innocents.