«Il faut interdire la spéculation sur les matières agricoles»

INTERVIEW Jean Ziegler, auteur de «La haine de l'occident», revient sur les causes de la faim dans le monde et dénonce l'immobilisme des états européens...

Maud Descamps

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La France n'arrive qu'en 18e position du classement de 21 pays riches pour leurs efforts en matière de lutte contre la pauvreté dans le monde, établi par le Center For Global Development (CGD), une ONG américaine spécialisée dans le développement.
La France n'arrive qu'en 18e position du classement de 21 pays riches pour leurs efforts en matière de lutte contre la pauvreté dans le monde, établi par le Center For Global Development (CGD), une ONG américaine spécialisée dans le développement. — José Cendon AFP/Archives

Jean Ziegler, ex-rapporteur de l’ONU pour le droit à l’alimentation et auteur de «La haine de l’occident», revient sur les causes de la faim dans le monde et dénonce l’immobilisme des états européens. Près d’1 milliard de personnes sont sous-alimentées en 2008.

Le visage de la faim dans le monde a-t-il changé?
Oui de nouveaux pays qui s’en sortaient bien sont maintenant touchés par la faim, comme le Sri Lanka, l’Afrique du sud ou encore le Bangladesh. Désormais, un enfant de moins de 10 ans meurt toutes les 5 secondes de sous-nutrition. Avec la crise financière, la crise alimentaire touche donc de nouvelles populations qui se trouvent face à un manque de denrées, d’aide alimentaires et d’infrastructures agricoles. Seulement 4% des terres arables sont irriguées en Afrique. C’est le Moyen-Âge! On peut parler d’un massacre quotidien de ces populations.

>> Notre carte de la faim dans le monde, ici

Quelles sont les causes de cette évolution?
Le développement de biocarburants est l’une des raisons de l’aggravation de la crise. Les pays industrialisés brûlent de plus en plus de nourriture. L’an dernier, les Etats-Unis ont brûlé près de 138 millions de tonnes de maïs. Soit 138 millions de tonnes de maïs en moins pour les pays qui ont faim. Ces matières premières sont devenues un enjeu majeur pour les spéculateurs. Le prix des matières premières agricoles a flambé à la bourse de Chicago, malgré une légère baisse pendant la crise financière.
Deuxième raison à l’accroissement de la faim: la dette des pays africains. Il faudrait que cette dette, qui les écrase complètement, soit annulée afin que les états africains puissent injecter de l’argent dans le développement des infrastructures agricoles et accroître leur production. La productivité d’un pays africain est, en moyenne, de 500 kilos de blé par hectare, cette productivité est de 10 tonnes pour un pays comme la France.

>> Notre reportage photo sur la famine qui frappe actuellement l’Ethiopie

Quelles solutions pour enrayer le phénomène?
Une dizaine de milliards d’euros suffiraient à enrayer le phénomène. Je trouve ça totalement choquant d’entendre que 1.700 milliards d’euros sont débloqués pour sauver les banques et de voir que nous ne sommes pas capables d’en dégager une dizaine pour les pays ravagés par la faim.
Il faut interdire la spéculation sur les marchés agricoles, interdire de brûler de la nourriture et arrêter les subventions à l’exportation afin que l’agriculture de ces pays puisse se développer et nourrir les populations locales. Trente-sept des cinquante-trois pays d’Afrique sont exclusivement agricoles. Quand vous vous rendez sur les marchés locaux, vous trouvez des aliments importés, moitié moins chers que les produits locaux. C’est de la concurrence déloyale. Nous allons dans la direction opposée de ce qu’il faudrait faire pour sauver ces populations.

Jean Ziegler auteur de «La haine de l'occident», aux éditions Albin Michel.