Mort de George Floyd : « C’est la plus forte mobilisation contre les injustices raciales depuis l’assassinat de Martin Luther King », estime Omar Wasow

«20 MINUTES AVEC» Enseignant-chercheur à Princeton spécialisé dans les sciences politiques et les questions raciales, Omar Wasow revient sur le mouvement de protestation qui secoue l’Amérique

Propos recueillis par Philippe Berry

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Omar Wasow enseigne les sciences politiques à l'université de Princeton.
Omar Wasow enseigne les sciences politiques à l'université de Princeton. — O.WASOW
  • Tous les vendredis, 20 Minutes propose à une personnalité de commenter un phénomène de société, dans son rendez-vous « 20 Minutes avec… ».
  • Après la mort de George Floyd à Minneapolis, « un changement fondamental se déroule sous nos yeux », estime le chercheur américain Omar Wasow.
  • La raison, selon ce spécialiste des questions raciales ? « Une mobilisation des minorités, de la jeunesse et de la majorité blanche ».

« No justice, no peace. » Depuis que George Floyd est mort asphyxié sous le genou d’un policier blanc, fin mai, à Minneapolis, des centaines de milliers d’Américains sont dans la rue chaque jour pour réclamer le changement.

Enseignant-chercheur en sciences politiques à Princeton et spécialiste des questions raciales, Omar Wasow, qui a cofondé le réseau social BlackPlanet en 2001, estime « qu’un changement fondamental se déroule sous nos yeux, avec une mobilisation des minorités, de la jeunesse et d’une partie de la population blanche ».

Trayvon Martin, Michael Brown, Tamir Rice, Eric Garner… Les morts de nombreux Afro-Américains depuis dix ans ont suscité une indignation nationale aux Etats-Unis, mais pas de cette ampleur. Qu’est-ce qui a changé ?

La principale différence, c’est que le public a vu cette vidéo de George Floyd être tué d’une manière brutale et choquante. Etre face à un homme non-violent qui plaide pour sa vie, qui appelle sa mère au secours alors qu’il est en train de mourir asphyxié, c’est une expérience viscérale d’une puissance rare. Particulièrement pour les personnes blanches qui n’ont jamais eu affaire à la force aveugle que la police utilise contre les Afro-Américains.

George Floyd est mort asphyxié par un policier, le 25 mai 2020 à Minneapolis
George Floyd est mort asphyxié par un policier, le 25 mai 2020 à Minneapolis - CHRISTINE T. NGUYEN/AP/SIPA

Cet officier qui presse son genou sur le cou de George Floyd pendant près de huit minutes représente les dérives des violences policières et symbolise plus largement l’injustice raciale de la société américaine. Cette fois, presque personne ne défend le policier. Son action a été critiquée par des représentants des forces de l’ordre, par des commentateurs sur Fox News. C’est sans précédent.

Manifestation à Los Angeles le 3 juin 2020.
Manifestation à Los Angeles le 3 juin 2020. - USA Today/Sipa

Comment en est-on arrivé là ?

En l’espace de trois mois, on a eu la crise du coronavirus, qui touche particulièrement durement la communauté afro-américaine, Ahmaud Arbery, qui a été traqué et tué comme un animal alors qu’il faisait son jogging en Géorgie, Breonna Taylor, abattue chez elle par la police dans le Kentucky… Toutes ces histoires de personnes noires attaquées les unes après les autres ont eu un effet cumulatif sur le psyché de l’Amérique. La vidéo de la mort de George Floyd a été l’étincelle qui a mis le feu aux poudres.

Quel rôle jouent des mouvements comme Black Lives Matter dans la mobilisation ?

Ces dix dernières années, les inégalités raciales sont devenues une préoccupation croissante, surtout chez les libéraux (la gauche) blancs et les jeunes. C’est en partie dû à l’action de groupes comme Black Lives Matter, qui ont braqué les projecteurs sur les inégalités et ont ouvert la voie à la mobilisation qu’on voit aujourd’hui contre le racisme systémique.

Veillée à Santa Ana, en Californie, le 30 mai 2020.
Veillée à Santa Ana, en Californie, le 30 mai 2020. - Gina Ferazzi/REX/SIPA

Ce racisme fait partie intégrante de la société américaine depuis des siècles. Mais la différence, c’est que des Américains blancs descendent aujourd’hui dans la rue et disent : « On ne peut plus l’accepter ».

Certains comparent l’ampleur des manifestations à celles de 1968. Est-ce justifié ?

Oui. Au cours des dernières années, il y a eu de nombreuses manifestations de Black Lives Matter, en 2013, 2014 et 2015, notamment. On est aujourd’hui face à un mouvement de masse, dans tout le pays. C’est la plus forte mobilisation contre les injustices raciales depuis l’assassinat de Martin Luther King en 1968. Mais alors qu’à l’époque, elles étaient montées en puissance sur plusieurs mois, elles se déroulent ici en simultané en l’espace de quelques jours. Les smartphones et les réseaux sociaux qui documentent les dérives des policiers permettent de se mobiliser en temps réel.

Sur les pillages et les émeutes des premiers jours, Trump accuse les antifa, mais on a aussi vu des suprémacistes blancs inciter à la violence sur Twitter…

La situation est confuse. Il est beaucoup plus difficile d’avoir une organisation traditionnelle et de contrôler des mouvements spontanés et sporadiques quand n’importe qui peut rejoindre un rassemblement grâce à Internet. On a vu des images de jeunes manifestants blancs casser des vitres, mais aussi des Afro-Américains et des latinos participer aux pillages. On ne sait pas s’il y a de jeunes anarchistes dans les cortèges, et s’ils croient défendre la cause des manifestants ou cherchent à jeter de l’huile sur le feu.

Un restauraurant en flammes à Minneapolis le 29 mai 2020.
Un restauraurant en flammes à Minneapolis le 29 mai 2020. - John Minchillo/AP/SIPA

Cela va être l’une des questions les plus importantes pour la suite du mouvement. Si les manifestations sont globalement pacifiques, comme mardi et mercredi, mais que la police est violente, cela va renforcer le message aux cœurs de leurs revendications. Cette semaine, des policiers ont attaqué et arrêté des journalistes. Ce sont des images choquantes dans une démocratie.

Historiquement, la violence a-t-elle desservi les manifestants pour l’avancée des droits civiques ?

Les manifestations ont un impact majeur sur l’opinion quand elles arrivent à capter l’attention des médias. L’analyse de 275.000 une de journaux (entre 1960 et 1972) montre que lorsque les mouvements sont pacifiques, la presse est compatissante, avec des titres sur les droits civiques, dont la popularité progresse dans l’opinion. Mais en cas de débordements, les journaux mettent en avant les émeutes et l’opinion s’inquiète du crime et de la violence.

Donald Trump envenime-t-il la situation en promettant la loi et l’ordre et en appelant les gouverneurs à « dominer » les manifestants violents ?

Mobiliser la garde nationale a déjà été fait, et on a vu des tanks à Los Angeles en 1965 (lors des émeutes de Watts). Mais Trump semble repousser les limites de sa rhétorique en menaçant d’utiliser les lois sur l’insurrection, de déployer des militaires en service actif et de requalifier des groupes domestiques comme antifa en organisation terroriste. Dans la pratique, il joue souvent les va-t-en-guerre mais passe rarement à l’action [le Pentagone a fait machine arrière sur le déploiement de troupes à Washington après cette interview].

Des manifestants ont été brutalement chassés avant que Donald Trump ne se rende devant l'église St. John de Washington, le 2 juin 2020.
Des manifestants ont été brutalement chassés avant que Donald Trump ne se rende devant l'église St. John de Washington, le 2 juin 2020. - Patrick Semansky/AP/SIPA

De l’autre côté, il a qualifié la mort de George Floyd de « tragédie » et promis que la justice serait rendue. Peut-il jouer sur les deux tableaux ?

La vidéo est tellement forte que même Donald Trump se sent obligé d’exprimer de la compassion pour George Floyd. Mais son passif est trop lourd pour que sa voix porte. Depuis des années, discours après discours, action après action, il joue sur les divisions et la peur de l’autre. Avec le birtherism [la théorie du complot affirmant qu’Obama n’était pas né aux Etats-Unis], il sous-entendait : « Ce président noir est illégitime et représente une menace pour notre ordre politique ». Des « Mexicains violeurs » à Charlottesville au Muslim ban, il dit à sa base : « Je vais vous protéger de ces dangers qui menacent l’Amérique blanche et chrétienne ». C’est le pilier de sa promesse électorale.

Il reprend la doctrine de Richard Nixon sur la loi et l’ordre et sur la majorité silencieuse. Cela avait fonctionné en 2016, mais peut-il jouer cette carte en novembre alors qu’il est le sortant ?

Une différence fondamentale entre les manifestations de 1968 et celles d’aujourd’hui, c’est qu’elles étaient bien plus violentes à l’époque. Il y avait des centaines de bâtiments en feu. Dans les sondages, 80 % des Américains estimaient que la loi et l’ordre étaient en perdition et avaient le sentiment que la société approchait de l’implosion. Nixon en a profité. On en est très loin aujourd’hui, avec un soutien bien plus fort de la population (deux tiers des Américains soutiennent les manifestants, selon un sondage Ipsos). Si le mouvement continue de rester relativement pacifique, cela ne va pas jouer en faveur de Trump en novembre. Mais si on a des émeutes tout l’été et que la préoccupation principale des Américains n’est pas sa gestion de la crise du coronavirus mais l’insécurité, il sera en position de force pour mobiliser sa base.

Des manifestants allongés au sol à Portland.
Des manifestants allongés au sol à Portland. - Beth Nakamura/AP/SIPA

Plus de 1.000 personnes sont tuées par la police chaque année aux Etats-Unis. Comment en est-on arrivé à une quasi-immunité pour les policiers ?

Depuis les premiers jours, les inégalités font partie de la société américaine, avec une structure cimentant le statut de seconde classe des Afro-Américains via des lois des Etats (sur l’esclavage) et une longue tradition de milices armées (au cœur du second amendement). Les policiers d’aujourd’hui sont les héritiers de ces traditions et utilisent souvent une force excessive contre les Afro-Américains, notamment à cause de biais implicites sur la perception de leur menace. Du côté judiciaire, les syndicats de police ont une influence considérable sur les procureurs, qui sont souvent élus.

Y a-t-il eu des progrès ces dix dernières années ?

Oui, mais ils sont très loin d’être suffisants. Des groupes comme Campaign Zero ont fait un travail remarquable pour passer au crible les politiques sur l’usage de la force. Certaines villes ont adopté des réformes (sur les prises d’étranglement, les bodycameras et la désescalade, notamment). On voit aussi l’émergence de procureurs qui se posent en réformateurs et pas en alliés de la police, comme à Philadelphie. Mais globalement, il y a encore un manque flagrant de transparence et les policiers sont rarement tenus responsables malgré les plaintes.

Des policiers s'agenouillent avec les manifestants dans le Colorado, le 2 juin 2020 .
Des policiers s'agenouillent avec les manifestants dans le Colorado, le 2 juin 2020 . - Philip B. Poston/AP/SIPA

De nombreux activistes estiment que Barack Obama n’en a pas fait assez sur les violences policières – et plus largement pour la communauté noire. Ont-ils raison ?

Ce sont des critiques légitimes. Son succès politique a toujours reposé sur sa capacité à rassurer l’électorat blanc. Il était coincé par ce statut de premier président noir, et chacune de ses actions examinée à travers ce prisme. La réforme de la santé a été un vrai progrès pour la communauté afro-américaine, même s’il n’a pas pu aller jusqu’au bout [sur une option d’une assurance publique] car il était limité par le Congrès. Mais sur l’immigration, le système carcéral ou la guerre contre la drogue, il a maintenu les politiques du passé et les a parfois durcies.

Restez-vous optimiste sur de possibles progrès sur les inégalités raciales ?

Ce qui me donne de l’espoir n’est pas tant la capacité à changer les pensées des individus que leurs actions. Les travaux de la psychologue Betsy Levy Paluck au Rwanda montrent que quand des personnes sont exposées à un message de tolérance, cela ne modifie pas forcément leurs biais internes. Mais si elles estiment que les normes sociétales ont changé, elles modifient leur comportement en public. En somme, le pouvoir du groupe semble plus fort que les biais individuels. Sur le mariage gay, l’activisme et des avancées sur la représentation dans la société et à la télévision ont eu un impact massif dans l’opinion, puis la législation a emboîté le pas. Sur les inégalités raciales, un changement fondamental se déroule sous nos yeux, avec une mobilisation des minorités, de la jeunesse et d’une partie de la population blanche. Si la culture progresse, la loi suivra.