Mort de George Floyd : « L’écart entre deux Amériques n’a jamais semblé aussi grand depuis des décennies »

INTERVIEW Pour Jean-Eric Branaa, politologue sur les Etats-Unis, la tension en Amérique a atteint un nouveau pic, entre crise de la pauvreté dû au coronavirus, élection présidentielle à venir et un Donald Trump soufflant sur les braises

Propos recueillis par Jean-Loup Delmas

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Les Etats-Unis vont-ils se diviser encore plus sur la question raciale ?
Les Etats-Unis vont-ils se diviser encore plus sur la question raciale ? — Julio Cortez/AP/SIPA
  • La mort de George Floyd à la suite de violences policières a mis le feu à Minneapolis et à d’autres villes américaines.
  • Des émeutes explosives qui inquiètent, certains n’hésitant pas à évoquer les risques d’une guerre civile.
  • Pour Jean-Eric Branaa, maître de conférences sur les Etats-Unis, la guerre sera politique bien plus que civile.

Depuis la mort de George Floyd, afro-américain dont la nuque a été écrasée par le genou d’un policier jusqu’à étouffement, Minneapolis, ville de l’incident, s’embrase, avec plusieurs nuits d’émeutes et d’incendies. Les flammes de la colère s’allument désormais même dans d’autres villes américaines, comme Denver, Chicago ou Memphis.
Pour Jean-Eric Branaa, maître de conférences et politologue des Etats-Unis, les émeutes peuvent continuer à se propager à travers le pays, et même avoir une incidence sur l’élection présidentielle américaine.

Comment expliquer une telle prégnance de la question du racisme aux Etats-Unis ?

Il y aurait en réalité bien des explications. Les Etats-Unis ont une population paranoïaque, vivant toujours dans la peur et qui cherche un maximum à se protéger de tout et surtout de l’autre. Cette peur immense a amené également à voter par référendum des lois ahurissantes de protection de la police, ce qui renforce le sentiment d’impunité et met encore plus le feu aux poudres.
Au-delà des racines historiques d’une Amérique raciale, il y a une peur qui gagne les populations blanches voyant leurs privilèges être rognés et leurs pouvoirs diminuer. De 80 % de la population américaine il y a encore quelques décennies, les populations blanches ne représentent plus que 50 % de la démographie américaine, et seront bientôt minoritaires. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si l’élection de Donald Trump a été perçue comme « la revanche des Blancs », et le président fait tout pour attiser cette peur et souffler sur les braises.

Le bilan n’est pas non plus que négatif. Il serait déjà faux de dire que les choses n’ont pas changé depuis un demi-siècle. D’énormes évolutions ont eu lieu sur la question raciale aux Etats-Unis. Et si les violences policières racistes sont une réalité du pays, toute la police n’est heureusement pas comme cela. Le chef de la police de Chattanooga (Tennessee) David Roddy a ainsi déclaré que « les policiers ne voyant pas de problème dans l’arrestation de George Floyd pouvaient rendre leurs badges ».

Donald Trump a décidé d'envoyer des soldats de la Garde Nationale sur place. Ces émeutes peuvent-elles aller jusqu'à une sorte de guerre civile ?

Il est possible que des émeutes se propagent partout aux Etats-Unis, l’histoire du pays montre la capacité qu’elles ont à se répandre dans de nombreuses villes, comme dans les années 1960 par exemple. Par contre, ce serait exagéré de parler d’un risque de guerre civile. La colère est présente, l’écart entre deux Amériques n’a jamais semblé aussi grand depuis des décennies, mais pas au point de déclencher un affrontement intranational direct.

On voit d’ailleurs déjà des émeutes apparaître dans de nombreuses autres villes, certaines par rapport à des cas de racisme locaux qui n’avaient pas fait de remous violents jusque-là. La mort de George Floyd peut être l’étincelle d’une colère déjà omniprésente. D’autant plus que le coronavirus n’a fait qu’accroître la pauvreté, la précarité mais aussi la mortalité des Afro-Américains aux Etats-Unis. On a vu que c’était la population la plus touchée, tant sanitairement que socialement, par la maladie.

La bataille se jouera-t-elle dans les urnes ?

Il est certain que l’évènement sera au cœur de la campagne, à quelque 150 jours de l’élection présidentielle. Les deux candidats déclarés, Donald Trump et Joe Biden, ont des postures radicalement opposées. Joe Biden parle d’un racisme systémique de la police et d’une meilleure prise en compte des minorités dans l’Amérique du futur, sachant que les minorités sont la majorité de demain. Donald Trump lui dénonce des « désordres étant l’œuvre de voyous » et qu’il faut réprimer.

Néanmoins, il faut relativiser aussi l’importance que cela va avoir. Toute la stratégie de Donald Trump consiste certes à accroître sans cesse le clivage et à écarter au maximum les deux rives entre républicains et démocrates pour s’assurer du vote des républicains et n’avoir qu’à piocher ensuite chez les indécis. Mais Joe Biden a lui tenu a à avoir le profil le plus rassurant possible : par son calme, sa carrure internationale, son âge aussi, il peut aller chercher les indépendants sur d’autres questions que celle raciale. C’est toute la force de sa candidature, et la raison pour laquelle elle inquiète autant Donald Trump.