«Susan Rice a une conception idéaliste de ce que l'Onu devrait être

INTERVIEW James Traub, spécialiste des Nations unies, revient sur la nomination de cette proche de Barack Obama à l'ONU...

Propos recueillis par Laura Desjardins

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 James Traub.
 James Traub. — DR

L’Américain James Traub est spécialiste des Nations unies. Il est l’auteur d’un livre sur Kofi Annan* et l’ONU  et collabore au «New York Times Magazine». Son nouveau livre «The Freedom Agenda: Why America Must Spread Democracy (Just Not the Way George Bush Did)»**  met en cause la politique étrangère de George Bush menée au nom de la démocratie.

Il explique à 20minutes.fr en quoi la nomination de Susan Rice atteste de l’importance qu’accorde le président élu Barack Obama à l’ONU. Il parle de l’avènement d’une nouvelle ère dans les relations franco-américaines et des bienfaits de ne pas avoir la langue dans sa poche.

Qui est Susan Rice?
Je l’ai rencontré l’année dernière quand je préparais un article sur les conseillers d’Obama. Il est assez peu commun de voir quelqu’un si proche du président devenir ambassadeur à l’ONU. Ce poste n’est pas considéré comme très important aux Etats-Unis. Quand vous êtes aussi bien placée qu’elle, vous obtenez une meilleure promotion. Cela signifie manifestement qu’elle prend le poste très au sérieux et surtout qu’Obama aussi.

Cette ancienne de l’administration Clinton a choisi le camp d’Obama pendant la campagne. Cela risque-t-il d’entacher sa collaboration avec Hillary Clinton?
Il y a beaucoup de gens qui ont servi dans l’administration Clinton et ont pris parti pour Obama. Hillary va devoir passer outre [ces différends], sinon elle n’en finira pas. De toute façon, Hillary aura tellement de pain sur la planche que je ne pense vraiment pas que [la relation avec Susan Rice] soit un problème.

Susan Rice a la réputation d’être un peu brusque, de ne pas avoir la langue dans sa poche...

C’est vrai. Mais on peut être un diplomate efficace de différentes façons. Les diplomates américains ont tendance à ne pas être très «diplomates» parce que quand vous êtes aussi puissant, vous n’êtes pas obligés de l’être. Richard Holbrooke [ambassadeur à l’ONU de 1999 à 2001] était très efficace mais il était exactement l’opposé de quelqu’un de diplomate. John Bolton [néo conservateur ambassadeur à l’ONU d’août 2005 à Décembre 2006] n’était pas diplomate pour un sou, mais je ne sais pas si je le qualifierai d’efficace. Quoiqu’il en soit, à l’ONU, tous les diplomates sont parfaitement rôdés et parlent le langage diplomatique. Susan Rice est polie. Seulement, elle dit ce qu’elle pense.

Son arrivée marquera-t-elle un tournant par rapport à l’actuel ambassadeur à l’ONU Zalmay Khalilzad?

Le tournant est entre Bush et Obama. L’ambassadeur actuel est un personnage très apprécié mais il représente un Président très peu populaire auprès des Etats membres. Susan Rice aura une tâche bien plus facile que n’importe quel autre ambassadeur sous George Bush, surtout dans un premier temps. Il y aura un engouement dont elle va bénéficier.

Quels sont les premiers dossiers auxquels elle va devoir s’atteler?
Elle parle beaucoup du Darfour. Elle a  une conception idéaliste de ce que l’ONU devrait être: elle prône l’intervention humanitaire, la responsabilité de protéger. Mais cette notion est très contestée à l’ONU. Le fossé entre les pays du Nord et du Sud est actuellement très profond aux Nations unies. George Bush n’est pas le responsable et ces dissensions ne prendront pas fin avec l’arrivée d’Obama. Susan Rice devra compter avec ces divisions. En tant qu’afro-américaine,  elle sera perçue comme sympathisante des pays émergents «non alignés» mais elle représentera l’administration de Washington.

Voyez-vous le lien avec la France se renforcer?
Sarkozy veut une relation privilégiée avec l’administration d’Obama. La France est «amoureuse» d’Obama. Le futur conseiller à la Sécurité nationale James Jones a grandi en France et le français est sa première langue. Une chose est sure: ça ne sera certainement pas une ère où le mot «France» sera employé comme une insulte, comme en 2003. Ce n’est déjà plus le cas. Des deux côtés, ce sera de très bons sentiments.

*«The Best Intentions: Kofi Annan and the UN in the Era of American World Power», Farrar, Straus and Giroux, 2006.

** Farrar, Straus and Giroux, 2008.