Coronavirus : Encore trop de déplacements, le télétravail confronté aux coutumes pros… Le Japon achève sa première semaine de confinement national

VU D'AILLEURS L’état d’urgence est en vigueur dans l’ensemble du pays depuis une semaine, avec des résultats variables

Mathias Cena

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«C'est l'état d'urgence! Dans la mesure du possible, évitez de sortir», rappelle une bannière au-dessus d'une rue commerçante du quartier de Kichijoji à Tokyo, le 23 avril 2020.
«C'est l'état d'urgence! Dans la mesure du possible, évitez de sortir», rappelle une bannière au-dessus d'une rue commerçante du quartier de Kichijoji à Tokyo, le 23 avril 2020. — Yosuke Hayasaka/AP/SIPA
  • Le Japon a déclaré l’état d’urgence début avril dans les 7 départements les plus touchés par le coronavirus, avant de l’étendre à l’ensemble de l’Archipel jeudi dernier.
  • Les autorités s’inquiètent des déplacements encore nombreux, malgré les appels à télétravailler et à éviter les sorties non indispensables.
  • Les commerçants sont parfois dans le flou pour savoir s’ils doivent fermer ou non et sur les indemnités auxquelles ils peuvent prétendre.

De notre correspondant à Tokyo (Japon),

Après avoir attiré dès début février l’attention médiatique du monde entier, quand il était aux prises avec des infections en chaîne à bord du paquebot Diamond Princess, le Japon a semblé relativement épargné par l’épidémie de coronavirus pendant les semaines suivantes. Alors qu’une grande partie du monde se confinait, les 126 millions d’habitants de l’Archipel continuaient à se rendre au travail ou à vaquer à leurs loisirs.

Tout cela a rapidement changé : devant l’augmentation inquiétante du nombre de cas détectés de Covid-19, la gouverneure de Tokyo a appelé fin mars la population à éviter les sorties. Le Premier ministre, Shinzo Abe, a fini par déclarer l’état d’urgence à Tokyo et dans six autres départements le 7 avril. Un dispositif étendu à tout le pays jeudi dernier, au moins jusqu’au 6 mai. Le Japon avait mis trois mois pour atteindre le cap des 5.000 cas de coronavirus, mais ce nombre a doublé en neuf jours seulement, dépassant les 10.000 le week-end dernier. Mercredi soir, le pays recensait près de 12.000 cas d’infection et 299 morts. Un bilan qui, s’il peut sembler relativement faible comparé à ceux observés en Europe et aux Etats-Unis, menace le système de santé d’engorgement, aussi bien dans les métropoles qu’en zones rurales.

« On espère juste que la personne en face n’a pas le virus… »

Pour enrayer la progression de l’épidémie, Shinzo Abe a notamment émis le souhait que 70 % de la population active adopte le télétravail. Un usage qui peine à prendre dans la culture d’entreprise japonaise : mi-avril, il n’avait été adopté que par 30 % des travailleurs dans l’ensemble du pays, et 40 % dans les sept départements où l’état d’urgence a d’abord été mis en place.

Yuta Sugimoto, qui dirige une petite agence de design à Tokyo, a demandé au début du mois à ses salariés de travailler chez eux. « La priorité était de réduire les risques. Mais pour que le travail à la maison ne fasse pas chuter nos performances, je leur ai dit de me signaler rapidement les aménagements nécessaires pour avoir un environnement de travail similaire à celui du bureau, s’il fallait acheter des fauteuils, des écrans… » Lui-même travaille principalement à la maison, mais continue à sortir pour rencontrer ses clients. « C’est indispensable pour s’assurer que l’activité ne va pas décliner dans les semaines à venir. Dans ces cas-là, on peut juste espérer que la personne en face n’a pas le virus… »

Parfois, le télétravail se heurte aux coutumes professionnelles. Sukmi Park, commerciale dans une société qui développe une application de perte de poids et de fitness, a reçu très tôt l’instruction de travailler de chez elle, « dès fin janvier ou début février. En dehors de mon équipe, 90 % des employés travaillaient déjà à distance, donc ça n’a pas eu d’impact sur notre activité. En revanche, beaucoup de clients veulent qu’on leur envoie par la poste l’original des documents, tamponnés. » Le tampon ou hanko, pierre angulaire de la « corporate culture » nipponne, ne peut pas être emporté hors des murs de l’entreprise, et Sukmi et ses collègues se relaient donc pour aller procéder au sacro-saint encrage dans leur bureau, situé à deux pas de la mairie de Tokyo. Des déplacements dont la fréquence aurait cependant diminué depuis le début de l’état d’urgence.

Les voyageurs sont encore nombreux à bord d'un train de la ligne Yamanote, à Tokyo, le 17 avril 2020.
Les voyageurs sont encore nombreux à bord d'un train de la ligne Yamanote, à Tokyo, le 17 avril 2020. - Richard Atrero de Guzman/Sipa US

De la gym sur Zoom, du trafic dans les zones résidentielles

En dehors de ces déplacements professionnels, Sukmi Park dit limiter ses sorties au strict nécessaire, comme l’a recommandé la gouverneure de Tokyo dès le 25 mars. « Je ne quitte mon appartement que pour faire les courses ou me promener, explique-t-elle. Pour rester en bonne santé, j’essaie de bien manger et dormir, et depuis peu, on a mis en place avec mes collègues une séance de gym collective de 5 à 10 minutes sur Zoom, tous les matins. » Un exercice qui n’est pas imposé par l’entreprise, précise-t-elle.

En déclarant l’état d’urgence, le Premier ministre avait fixé l’objectif d’une réduction de « 70 à 80 % » des contacts directs entre les gens. Si l’affluence dans les transports en commun a fortement baissé et que les bourdonnants quartiers de bureaux des grandes villes sont nettement moins fréquentés, d’après l’analyse des données téléphoniques, les autorités s’inquiètent d’un trafic quasiment inchangé dans les zones résidentielles.

A la sortie d’une réunion avec un panel d’experts mercredi, le ministre de la Revitalisation économique, Yasutoshi Nishimura, s’est dit « alarmé » que le nombre de patients dans les hôpitaux n’ait pas davantage diminué. Une liste de dix recommandations a été annoncée à cette occasion pour réduire les contacts : éviter de se rendre au supermarché ou dans les rues commerçantes en groupe, faire ses courses aux heures de moindre influence, ou commander sur Internet tous les articles dont on n’a pas un besoin urgent.

Une rue commerçante envahie par la foule malgré l'état d'urgence, à Osaka le 22 avril 2020.
Une rue commerçante envahie par la foule malgré l'état d'urgence, à Osaka le 22 avril 2020. - Naoya Azuma/AP/SIPA

Inquiétudes avant le pont de début mai

A quelques jours de la Golden Week, la plus forte concentration de jours fériés du calendrier japonais, le gouvernement a également demandé à la population de ne pas voyager, le Premier ministre appelant aux « retrouvailles en ligne » des familles pour éviter des flux massifs des grands centres urbains vers les campagnes. Fait exceptionnel, des lieux touristiques comme les villages traditionnels de Shirakawago, dont les maisons aux toits de chaumes attirent chaque année plus de deux millions de visiteurs, ont appelé à ne pas venir cette année.

Alors que les départements nouvellement placés en état d’urgence ajustent encore la liste des commerces à qui il est « demandé » de fermer, les autorités craignent que les réfractaires ne provoquent des concentrations humaines malvenues, notamment dans les salles de pachinko, jeu de hasard où l’on introduit des billes de métal dans une machine. La région d’Osaka avait ainsi enregistré en début de semaine plus de 600 signalements concernant des salles de pachinko et des établissements offrant des prestations de nature sexuelle toujours ouverts. Le gouverneur local a dit envisager de rendre publics les noms de ces établissements, sanction ultime prévue par la loi.

Le sentiment d’abandon des petits commerçants et entrepreneurs

Derrière ces réticences, se dessine le flou des indemnisations aux commerçants « incités » à fermer. Le gouvernement a annoncé pour les particuliers une aide de 100.000 yens (environ 860 euros) sans conditions de ressources, mais les indemnités versées aux entreprises dépendent des départements, avec de très fortes disparités selon l’ampleur de l’épidémie et l’état des finances locales.

Hidetou Onishi, gérant d’un bar à Takamatsu, sur l’île de Shikoku, à 700 km au sud-ouest de Tokyo, a vu sa clientèle fondre à vue d’œil depuis début avril, quand le maire de la ville a appelé les citoyens à éviter les sorties. A cette date, le département, relativement épargné, n’avait recensé que 2 cas de coronavirus, un bilan qui a grimpé à 28 cette semaine. « C’était un vendredi. Le soir même, je n’ai pas eu un seul client, ce qui n’était jamais arrivé en fin de semaine. A ce moment-là, j’ai commencé à m’inquiéter pour les finances », raconte Hidetou Onishi.

Une rue commerçante d'Osaka, où le seul magasin ouvert est une pharmacie, le 22 avril 2020.
Une rue commerçante d'Osaka, où le seul magasin ouvert est une pharmacie, le 22 avril 2020. - Kota Kawasaki/AP/SIPA

Le 13 avril, il a fermé son établissement, s’associant avec d’autres commerçants pour mettre en place un service de vente de plats cuisinés à emporter. La nourriture, emballée sous vide, est vendue sur place et par correspondance, moyen aussi pour les clients de témoigner leur solidarité. Malgré cela, le gérant de 35 ans estime que son chiffre d’affaires devrait chuter de 70 % en avril. « Je n’attends pas grand-chose du gouvernement. Je me suis surtout aperçu de la fragilité des gens qui travaillent à leur compte. Même pour les indemnisations, on a vraiment l’impression de passer en dernier, on ne se préoccupe guère de nous. »

Selon lui, le coronavirus va profondément transformer les villes. « L’atmosphère va changer. Beaucoup vont se demander s’il faut tout donner, se priver de tout pour sauver nos commerces, quitte à se ruiner et à s’endetter. Si encore on avait un horizon auquel se raccrocher… Je pense que beaucoup vont se poser des questions sur leur avenir et décider qu’il vaut mieux mettre tout de suite la clé sous la porte. »