Coronavirus : Au Japon, l’état d’urgence décrété mais pas de confinement strict pour limiter la propagation de l’épidémie

JAPON La mesure, qui concerne 7 des 47 départements du pays, n'est pas assortie de sanctions pour les contrevenants

Mathias Cena

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Le célèbre carrefour de Shibuya à Tokyo, d'habitude noir de monde, est pratiquement déserté le 7 avril 2020.
Le célèbre carrefour de Shibuya à Tokyo, d'habitude noir de monde, est pratiquement déserté le 7 avril 2020. — Keita Iijima/AP/SIPA
  • Le Premier ministre japonais Shinzo Abe a déclaré ce mardi l’état d’urgence pour tenter de freiner la propagation de l’épidémie de coronavirus.
  • Les autorités pourront demander – et non ordonner – aux habitants d’éviter de sortir et aux établissements et commerces non essentiels de suspendre leur activité.
  • L’Etat compte en effet avant tout sur la compréhension et le civisme des Japonais.

De notre correspondant à Tokyo (Japon),

Le Japon franchit une étape dans la lutte contre l’épidémie. Alors que de nombreuses voix au sein de la classe politique et de la société japonaise appelaient depuis plusieurs semaines le gouvernement à muscler sa réponse au coronavirus, le Premier ministre, Shinzo Abe, a déclaré l’état d’urgence ce mardi soir, pour un mois, dans 7 des 47 départements du pays pour tenter de freiner la propagation de l’épidémie. Environ 50 millions de personnes sont concernées, soit 40 % du pays.

La mesure permet notamment aux autorités locales, en vertu d’une loi de 2012 amendée le mois dernier, de réquisitionner des terrains et des bâtiments dans le cadre de la lutte contre le Covid-19. Les gouverneurs de Tokyo et de trois départements limitrophes, ainsi que ceux d’Osaka et de Hyogo (où se trouve Kobe), dans l’ouest du Japon, et de Fukuoka, dans le sud-ouest, pourront également demander aux habitants d’éviter de sortir et aux établissements et commerces non essentiels de suspendre leur activité. « Demander » seulement, car il ne s’agit pas d’un confinement comme ceux mis en place dans d’autres pays, dont la France, a répété à plusieurs reprises Shinzo Abe. La loi ne prévoit en effet pas d’amende ni de sanction pour les contrevenants. Les autorités compteront donc avant tout sur la compréhension et le civisme des Japonais, ainsi que sur la pression sociale, pour faire respecter ces mesures. « Selon les experts, si nous faisons tous des efforts pour réduire nos contacts de 70 à 80 %, le nombre d'infections se réduira au bout de deux semaines », a notamment justifié Shinzo Abe ce mardi.

Les cas ont doublé à Tokyo en cinq jours

Cet arsenal de mesures peu contraignantes était surtout attendu pour sa portée symbolique, afin de sensibiliser la population à la gravité de la situation. Car si depuis deux semaines, le gouvernement et plusieurs responsables locaux, dont la gouverneure de Tokyo Yuriko Koike, alertaient sur le risque d’augmentation en flèche du nombre de contaminations et de saturation du système de santé, ils ne semblaient pas toujours avoir été entendus. Aux images de ruptures de stocks temporaires de mouchoirs et papier toilette dans les magasins, et de supermarchés parfois pris d’assaut au gré des rumeurs de confinement, répondaient les vidéos de groupes pique-niquant joyeusement sous les cerisiers en fleurs, de gares toujours bourdonnantes d’activité et de trains encore bondés.

Le Japon, malgré des chiffres bien inférieurs à ceux observés notamment en Europe et aux Etats-Unis, connaît depuis fin mars une importante augmentation du nombre de cas positifs au coronavirus recensés. La barre des 100 morts – en comptant ceux du paquebot Diamond Princess – a été franchie dimanche dans le pays, qui recense désormais plus de 4.000 cas. La situation est particulièrement préoccupante dans les grandes villes : à Tokyo, les cas ont doublé en cinq jours la semaine dernière, pour atteindre 1.116 lundi. Un médecin japonais traitant des patients atteints du virus à New York a tiré la sonnette d’alarme ce week-end, estimant que Tokyo semblait dans la même situation que la métropole américaine il y a deux ou trois semaines, avant que la population ne prenne la menace au sérieux. New York déplorait lundi près de 3.500 morts.

L’état d’urgence « enverra un message fort aux jeunes »

Une tendance en particulier inquiète les autorités japonaises dans les dernières statistiques : la forte présence des jeunes générations dans les nouveaux cas de contamination. Sur les 143 recensés dimanche, près de la moitié concerne des personnes de moins de 40 ans, faisant craindre une certaine désinvolture des jeunes face à l’épidémie.

La gouverneure Yuriko Koike a estimé que « le rayon de déplacement plus large des jeunes joue sans doute un rôle dans la propagation » du Covid-19, et appelé lundi à éviter les retours à la campagne des habitants de Tokyo, pour la limiter. La persistance des sorties nocturnes en groupe est également pointée du doigt. Deux internes d’un hôpital de Yokohama, celui qui a accueilli des passagers du Diamond Princess, ont ainsi été testés positifs au coronavirus la semaine dernière, après avoir participé les jours précédents à plusieurs repas de classe et sorties au karaoké avec d’autres soignants, en dépit des appels répétés à éviter les sorties nocturnes.

Il n’est pas non plus toujours facile de joindre ceux avec qui ont été en contact avec les personnes infectées : « Les jeunes ne répondent pas au téléphone quand on les contacte et ne rappellent pas », déplore un employé des services de santé de Tokyo dans le journal Yomiuri. En plus de la fermeture annoncée des établissements de divertissement, l’état d’urgence « enverra un message fort aux jeunes », a estimé le ministre de la Revitalisation économique, Yasutoshi Nishimura.

Fini les bistrots, pas les supermarchés

Concrètement, la liste des commerces jugés non essentiels à qui il sera demandé de fermer leurs portes inclut grands magasins, lieux de divertissement (bowling, karaoké…), établissements de pratique sportive, cinémas, musées, ou les izakaya, les « bistrots japonais ».

Les supermarchés, épiceries, pharmacies ou les banques resteront en revanche ouverts, et les transports en commun et taxis continueront à circuler. Pour soutenir l’économie face aux conséquences déjà lourdes de l’épidémie, le Premier ministre a évoqué lundi un plan de 108.000 milliards de yens (918 milliards d’euros).