A Lesbos, où les migrants affluent, « on ressent beaucoup d’agressivité et d’hostilité », témoigne une responsable de Caritas

INTERVIEW Maria Alverti, directrice de la branche grecque de l’organisation Caritas, se trouve sur l’île de Lesbos. Depuis l’ouverture des frontières turques vendredi, qui a entraîné un afflux de migrants, la violence et l’agressivité règnent

Clément Boutin

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Des migrants et des policiers grec sur l'île de Lesbos mardi 3 mars.
Des migrants et des policiers grec sur l'île de Lesbos mardi 3 mars. — ANGELOS TZORTZINIS
  • Le président turc Recep Tayyip Erdogan a pris la décision, vendredi, d’ouvrir les frontières de son pays, afin de faire pression sur Bruxelles concernant la crise syrienne.
  • Plusieurs milliers de personnes sont arrivées depuis dans les cinq hotspots de la Grèce, dans les îles de la Mer Egée.
  • Alors qu’une réunion extraordinaire des ministres de l’Intérieur de l’UE se tient ce mercredi, 20 Minutes a interrogé Maria Alverti, directrice de la branche grecque de la confédération internationale d’organisations catholiques Caritas, présente à Lesbos.

Embarcations renversées, échauffourées entre policiers grecs et migrants, utilisation de gaz lacrymogène et de canons à eau… Les récits, images et vidéos de l’arrivée de nouveaux migrants en Grèce se sont multipliés sur les réseaux sociaux depuis que la Turquie a ouvert ses frontières avec l’Europe vendredi – afin de faire pression sur Bruxelles concernant la situation en Syrie –, témoignant d’une rare violence. L’arrivée de milliers de réfugiés sur les cinq hotspots grecs, dans les îles de la Mer Egée (Lesbos, Chio, Samos, Leros et Cos), fait craindre l’apparition d’une nouvelle crise migratoire, similaire à celle qui avait secoué l’Europe en 2015.

Les craintes sont telles que la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, s’est rendue mardi à la frontière gréco-turque avec les présidents du Conseil et du Parlement européens, Charles Michel et David Sassoli, pour visiter le centre d’accueil Fylakio 1. Une réunion extraordinaire des ministres de l’Intérieur de l’Union européenne se tient par ailleurs ce mercredi, à Bruxelles, pour aider la Grèce et la Bulgarie.

Maria Alverti, directrice de la branche grecque de la confédération internationale d’organisations catholiques Caritas, baptisée Hellas, est présente à Lesbos. Elle temoigne pour 20 Minutes de la gravité de la situation et de la violence émanant d’une partie des populations locales.

Quelles conséquences a concrètement l’ouverture des frontières entre la Turquie et la Grèce ?

Elle a incité un nombre massif de réfugiés et de migrants à essayer de se rendre en Grèce au niveau de la région d’Evros, au nord du pays. Les policiers et les militaires grecs se sont rassemblés au niveau des frontières et ont fait usage de gaz lacrymogène. Il y a eu des tensions pendant trois jours [des heurts ont notamment eu lieu ce mercredi matin, faisant au moins un blessé parmi les migrants, rapporte l’AFP]. La police et l’armée ont déclaré avoir empêché 20.000 personnes d’entrer en Grèce. Au mois 63 d’entre elles ont été arrêtées et emprisonnées.

Concernant les cinq hotspots, de plus en plus de bateaux ont accosté sur les côtes grecques. Près de 1.000 migrants sont arrivés ces deux derniers jours.

Qu’en est-il des tensions sur les cinq hotspots ?

Il y a beaucoup de tension sur les cinq îles. Une grande partie des populations locales n’est pas favorable aux réfugiés. Certaines personnes prennent l’initiative d’empêcher les migrants de débarquer. On ressent beaucoup d’agressivité et d’hostilité. Les médias et des membres du gouvernement attisent également un climat anti-ONG. Il n’y a aucun accès aux camps de migrants, car les habitants ont bloqué les rues. Les nouveaux migrants sont dirigés vers d’autres endroits.

Le gouvernement a par ailleurs annoncé la suspension de toutes les demandes d’asile depuis le 1er mars pour une durée d’un mois. Les migrants, entrés sur le pays de manière « illégale », vont donc être arrêtés et envoyés on ne sait où. Le gouvernement assure qu’ils vont être transférés des îles sur le continent, qu’ils ne seront pas fichés et ne seront pas renvoyés vers leur pays d’origine.

Des mouvements d’extrême droite, comme Aube Dorée, prennent-ils avantage de la situation ?

Aube Dorée n’est officiellement pas présente dans les hotspots. Mais il y a des civils qui patrouillent et arrêtent les voitures pour contrôler les personnes dans l’habitacle. Des personnes frappent les journalistes et jettent leur équipement dans la mer, en plein jour et à la vue de tous.

Des ONG ont rapporté avoir été attaquées et ont expliqué ne pas pouvoir faire leur travail correctement *. Qu’en est-il pour Caritas ?

Jusqu’à présent, l’équipe de Caritas n’a pas été visée, mais des membres d’ONG ont effectivement été attaqués physiquement et verbalement sur les hotspots.

Des membres de l’Union européenne, comme la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, étaient présents en Grèce mardi. Comment ont-ils réagi ?

Ils soutiennent entièrement le gouvernement grec dans toutes ses actions pour garder les frontières fermées.

* Un responsable de Refocus, organisation qui donne des cours aux réfugiés, a indiqué à l’AFP, après la réalisation de cette interview, que « la plupart des organisations (humanitaires) ont décidé de suspendre leurs opérations » sur place.