Algérie : Un an de contestation populaire bouclé ce vendredi dans la rue

MANIFESTATIONS Le 22 février 2019, de nombreux Algériens, qu'on disait résignés et dépolitisés, envahissaient les rues à travers le pays, contre la volonté du président Bouteflika de briguer un cinquième mandat. Un an plus tard, la contestation populaire reprend

20 Minutes avec AFP

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Manifestation à Alger contre le gouvernement, le 2 août 2019.
Manifestation à Alger contre le gouvernement, le 2 août 2019. — Arslane Bestaoui/SIPA

Les Algériens bouclent vendredi, pour la 53e semaine consécutive de marches hebdomadaires, un an de contestation populaire qui aura contraint Abdelaziz Bouteflika à démissionner mais sans réussir à changer le «système» au pouvoir depuis l'indépendance.

Répondant aux appels d'organisations proches de la contestation, plusieurs milliers de manifestants étaient rassemblés dans le calme en milieu de journée devant la Grande Poste, dans le centre d'Alger, un point de rassemblement emblématique.

«Nous ne sommes pas venus célébrer»

Attendant le départ du cortège, les manifestants criaient: «Nous ne sommes pas venus célébrer, nous sommes venus vous dégager» et «Nous n'allons pas nous arrêter!».

Des femmes et des enfants ont rejoint le rassemblement à la mi-journée. Un important dispositif policier anti-émeutes est déployé mais la manifestation n'a pas été dispersée.

Plusieurs organisations ont appelé «à faire des 21 et 22 février 2020 un moment fort de la mobilisation populaire pour disqualifier l'agenda de la régénération du « système » et jeter les bases d'une nouvelle République».

Des barages filtrants pour compliquer l'accès à la capitale

Selon les réseaux sociaux, des barrages filtrants ont été mis en place dès jeudi soir aux entrées de la capitale pour compliquer l'accès des Algériens venus d'autres régions.

Mais cela n'a pas empêché Bachir, 50 ans, de rejoindre Alger depuis Aïn Defla, à 150 km de route, pour «fêter le premier anniversaire du «Hirak» («mouvement») et renouveler les revendications de la contestation».

Il y a un an, le vendredi 22 février 2019, de nombreux Algériens, qu'on disait résignés et dépolitisés, envahissaient soudainement les rues à travers le pays, contre la volonté annoncée du président Bouteflika -quasi-invisible et muet depuis un AVC en 2013- de briguer un 5e mandat.

La démission de Bouteflika oui, le changement de système non

Après six semaines de manifestations, le «Hirak» poussait l'état-major de l'armée, pilier du régime, à exiger et obtenir le 2 avril la démission d'Abdelaziz Bouteflika.

Assurant ouvertement le pouvoir, le haut commandement militaire a toutefois balayé ensuite les revendications sur un changement du «système», et multiplié les arrestations.

Dans un entretien jeudi soir avec la presse nationale, le président Abdelmadjid Tebboune, ex-fidèle de d’Abdelaziz Bouteflika élu en décembre lors d'une présidentielle massivement boudée, a rendu hommage au «Hirak» qui a empêché «l'effondrement total» du pays. Il a assuré qu'il allait mettre en oeuvre «l'ensemble de ses revendications».

Mais, dans un «Manifeste du 22-Février» publié jeudi, des organisations proches du «Hirak» ont appelé à «continuer la mobilisation», soulignant que leurs slogans restaient d'actualité: «Qu'ils partent tous» exprime «une volonté de rupture avec les institutions actuelles» et le refus «que le processus de changement soit confié au pouvoir en place». Ce manifeste dénonce aussi la poursuite des «mesures répressives» contre journalistes, militants et manifestants et rappelle que les Algériens «veulent que leur pays soit gouverné et géré dans la transparence».

Les citoyens «veulent des responsables redevables de leur action, une justice indépendante et un Parlement légitime qui ne soit pas une Chambre d'enregistrement».

La mobilisation de ce vendredi aura valeur de test

L'ampleur des cortèges vendredi sera un test, alors que le «Hirak» est confronté à de nombreux défis, face à un régime qui reprend des forces.

Depuis la présidentielle, «il y a une façade constitutionnelle et démocratique mais en fait c'est exactement ce qu'il y avait avant», souligne Dalia Ghanem, chercheuse au Carnegie Middle East Center de Beyrouth (Liban), évoquant «un régime qui reste aux mains de l'institution militaire.»

La capacité du régime «à changer sans changer et sa résilience vont être testées dans les prochaines années», poursuit Dalia Ghanem, soulignant que les faibles prix des hydrocarbures vont l'empêcher de puiser dans la manne pétrolière pour acheter la paix sociale.Largement informelle, sans structure organisée ou dirigeants identifiés, la contestation doit à son tour se repenser au risque de s'essouffler. Doit-il accepter la «main tendue» par le président Tebboune? Doit-il se structurer, au risque d'afficher au grand jour ses clivages et ses contradictions?