Surtaxer la nourriture, est-ce moral ?

MALBOUFFE La Banque mondiale propose de surtaxer certains produits alimentaires dans les pays en voie de développement afin de lutter contre l’obésité. Mais le geste est-il viable éthiquement ?

Jean-Loup Delmas

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Un rayon de supermarché, illustration
Un rayon de supermarché, illustration — Richard B. Levine/Newscom/SIPA
  • Obésité, diabète, mauvaise santé ... La malbouffe ravage les pays émergents et en voie développement, qui concentrent désormais l'écrasante majorité des personnes en surpoids dans le monde. 
  • Pour lutter contre ses ravages, la Banque mondiale préconise de surtaxer les produits trop gras, trop sucré ou trop salé, particulièrement dans les nations émergentes. 
  • Mais est-ce réellement moral de surtaxer des produits alimentaires, a fortiori à destination de populations pauvres ? 

Taxer la nourriture, est-ce moral ? La question peut se poser alors qu’un rapport de la Banque mondiale, remis jeudi, préconise de surtaxer l’alimentation de mauvaise qualité dans les pays en voie de développement, afin de lutter contre l’obésité, véritable fléau des nations émergentes.

Ne seraient concernés par cette surtaxe que les produits trop gras, trop sucrés ou trop salés. La Banque mondiale rappelle que l’obésité a triplé sur la planète depuis 1975, et que les trois quarts des adultes concernés, ainsi que 80 % des enfants touchés, vivent désormais dans des pays à revenu faible ou moyen.

Ne pas taxer l’alimentation de base

Mais c’est bien connu, l’enfer est pavé de bonnes intentions. Et si on prend l’idée dans sa forme la plus brutale, surtaxer une ressource essentielle pour vivre sur des populations pauvres a fortiori ne ressemble pas à l’action la plus idéale pour aller au paradis sans passer par la case départ.

A ce sombre bilan, Louis Maurin, directeur de l’observatoire des inégalités et sociologue de la pauvreté, ajoute quelques couches de nuances. Ce qui est taxé, ce n’est pas l’alimentation de base des populations pauvres ou des pays en voie de développement, mais certains compléments, non-nécessaires pour vivre et nocifs pour la santé. Exemple type, les sodas sucrés, qui ravagent les ventres d’Amérique latine depuis que Coca-Cola et consorts y ont posé leurs bagages.

Des produits particulièrement nocifs

« On ne va pas laisser les pauvres bouffer des mauvaises choses sous prétexte qu’ils sont pauvres. On peut s’occuper du sujet de la pauvreté tout en se préoccupant de leur santé », plaide le sociologue. Ces produits alimentaires seraient donc « légitimes à être taxé, car ne constituant pas l’essentiel de leurs nourritures de base », en plus d’être mauvais pour eux donc.

Fabrice Etilé, professeur d’économie alimentaire, rappelle d’ailleurs que des expériences de surtaxes sur la malbouffe ont été menées avec succès au Chili et au Mexique. Si le sujet pose deux trois équations insolubles de moralité, son efficacité semble réelle. Surtout, il alerte sur la nocivité de certains produits alimentaires, particulièrement dans les pays en voie de développement : « Les multinationales de l’alimentation y développent et vendent des produits de moins bonne qualité que ceux qu’ils commercialisent dans les pays riches, où les normes et politique sanitaires et nutritionnelles sont plus exigeantes. De plus, certaines firmes développent des stratégies marketing très agressives, notamment en direction des enfants. »

Inciter plutôt que punir

De quoi prendre le problème à bras-le-corps au vu de l’explosion d’obésité – mais aussi de diabète – dans ces pays. Surtout que Fabrice Etilé le rappelle, les taxes sur la nourriture n’ont absolument rien de nouveau, bien au contraire. Rien qu’en France, votre alimentation se mange la TVA mais également de multiples droits de consommation.

Vive les taxes donc ? Pas si vite. Marie-Eve Laporte, maîtresse de Conférences à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et experte du comportement alimentaire du consommateur, reconnaît elle aussi la nécessité que les pouvoirs publics se saisissent du problème de l’obésité massive dans les pays en voie de développement. Mais moralement, elle estime qu’il y a de meilleurs moyens de faire que la taxation, qui apparaît forcément comme « une punition ».

Identification à la malbouffe

Pour elle, il prévaudrait de s’orienter sur des « nudges », ce qui en langage profane correspond à des méthodes incitatives plus qu’à une attaque pure et simple du porte-monnaie. « Par exemple, les assiettes divisées en trois portions permettent aux populations de mieux s’orienter vers une alimentation recommandée d’un quart de féculent, un quart de protéines et 50 % de légumes ».

Autre idée, mettre en évidence les produits sains, plus que taxer la malbouffe. Ou inciter les repas collectifs, car manger à plusieurs invite naturellement à manger plus équilibré. « Le nutriscore est également un bon exemple de ce qui marche très bien en France. Dans tous les cas, il s’agit de mieux aiguiller le choix du consommateur, plus que de réduire en surtaxant des produits. »

D’autant plus qu’elle l’affirme, surtaxer les produits mauvais pour la santé ne sera pas forcément efficace : « Nourrir, ce n’est pas seulement un besoin primaire, c’est aussi désormais une identification. On voit de plus en plus de jeunes de ce pays se détournerait des régimes alimentaires traditionnels, plus sains, au profit de produits américains souvent plus chers afin de paraître avoir un meilleur statut social. Remettre au goût du jour les menus traditionnels, plus sain, peut se montrer beaucoup plus efficace. »